jeudi 18 octobre 2018

#31


Elle a tenu sa main pour soutenir le corps de l’autre qui menaçait de s’enfoncer, bien qu’à distance, sur cette plage de galets instables, personne n’aurait parié sur une quelconque force. Elles ont ri jusqu’à atteindre le haut du monticule qui les préserverait d’une chute honteuse.

Leurs tendons saillants et les plis sous leurs yeux rieurs révélaient un attachement que moi seule pouvait percevoir comme une attraction naissante, pour l’avoir déjà vécu il y a plusieurs vies de cela. Cet indéfectible besoin de toucher l’autre. Projeter ses baisers sur un épiderme encore inconnu. Planifier le contact de tout le reste comme on foulait la terre vierge des continents.

C’est sur cette plage venteuse réanimant un été bien merdique, que je m’étais donnée pour mission de les rapprocher, de les confronter à mon évidence : Deux d’entre nous devaient s’aimer sans conditions. Sans perfidie aucune, délesté des approches factices, des complots intérieurs, oubliant le ridicule d’un emballement, la peur d’un je t’aime ravalé. Accepter les stigmates qu’impose un tel investissement, se résoudre à éprouver, enfin.

Je voulais les voir s’amouracher avec la même ferveur qui me poussait, à contrario, à chasser le spectre de ma bribe plus si joyeuse qu’il me fallait condamner au silence forcé. Je n’ai jamais mieux aimée qu’en silence. Ainsi muselée, impossible d’offenser.

Brosser en paix, un portrait nostalgique, dépourvu des imperfections pour ne conserver que le goût d’un baiser à la longueur inhabituelle qu’on savait être le dernier. Et puis, dès que l’occasion se présente, la tête sur l’oreiller à l’aube d’un sommeil paradoxal, dans un wagon presque vide le regard paumé sur la page d’un livre qu’on lit machinalement sans en intégrer le sens, dans l’intérieur feutré d’une bagnole à l’arrêt camouflé des sons extérieurs, prendre le temps de revivre l’imperceptible des moments partagés, le vertige de ces joies grandioses à la lecture de son prénom, à l’écoute de son rire raillé qui surgissait en décalé sur mes blagues à la con. Plus qu’une chance, qu'elle donne désormais à d’autres, une empreinte.

L’automne. C’est arrivé. J’ai bien œuvré. Mes deux estivantes font à présent se soulever les tables des bars de leurs bras qui s’agrippent sans pudeur, pressées de fuir l’agitation ambiante, pour faire tout ce qu’on doit faire dans un début d’idylle avec l’excitation la plus pure. 

Je me régale de leur alliance qui me nourrit en retour et comble un palpitant qui ne s’anime que pour ses fonctions vitales. Faire circuler le sang d’une aorte à l’autre.




B.O. du #31

lundi 22 janvier 2018

#30


« Abandonnez toute espérance, vous qui entrez ici."


Sitôt les portes coulissantes du wagon refermées sur le dernier passager, des combats silencieux se déroulent sur les barres en acier. Les extrémités se touchent puis s’évitent dans un mouvement de recul brusque. A tout prix, s’arranger pour éviter le contact et la moiteur de nos semblables. Épaule contre épaule, menton contre nuque, poitrine sur omoplate. Le mohair s’effrite sur la laine du voisin quand le mélange des parfums finit par n'en former plus qu’un.

Ma kinésphère s’alerte d’une proximité suffocante et indésirable que ma cervelle tente d’apaiser en troquant la masse molle des travailleurs contre la réminiscence d’un épiderme plus volontaire aux fluides encore stockés sous mes ongles ou les fibres distendues du drap-housse.

 

A chaque station, ça monte et ça descend, ça se déplace dans un jeu de pupilles mirobolant où chacun tente de ne pas croiser le regard de l’autre pour n’avoir aucun mot à échanger et surtout, oui surtout, nous laisser tout le loisir de resté focus sur notre évasion personnelle. Où partez-vous donc le menton baissé par la contrainte de votre quotidien ?

J’observe ces gens s’évader en inventant des scénarios qui trouvent leurs inspirations dans le chaos de mon vécu. On peut chercher mille raisons à un sourire persistant sur une tête légèrement penchée, la seule qui prévaut amorce les palpitations d’une histoire naissante. Il faut la voir, cette ingénue concentrée sur son smartphone à chercher les mots, les effacer et se satisfaire d’une réponse qui écrase tous les petits malheurs et le moisi des jointures de son siège.

 

« Tous les mots que je tais finissent dans mes mouvements. » Sa phrase me revient à la monté d’un escalier jonché par les débris des consommateurs de crack et cela sans rapport aucun si ce n’est la toxicité qu’on sera bien en vaine de s’éviter à trop nous frotter avec intensité, encore inapte au bonheur, bien trop habituée par le sombre confort de nos pertes moroses et incapable de se noyer à nouveau dans le débat stérile d’un futur impossible. Il y est vrai qu’une fois son buste tendu par son incandescente énergie qu’il m’a fallu contenir par une tempérance appuyée à la seule force de mes phalanges, c’est le silence qui a primé.

 

Ce sont bien les fantômes de vos nuits de torpeurs qui occupent toutes vos pensées une fois sagement callés dans la locomotive de votre routine. Ce sont bien les projets de faire battre vos poitrails à l’unisson qui vous force à vous lever alors que tout ce qui raisonnera dans vos chambres c’est la rythmique décousue de leurs claques sur vos culs.


Chaque lundi matin en remplace un autre avec un arrière-gout de déjà-vu comme on passe de victime à bourreau, de la désillusion à l’espoir, de l’excitation à l’ennui avant de raviver sa curiosité pour enfin percuter, les premiers collègues croisés, qu’il faudra tout de même songer à changer les draps.



B.O. du #30



vendredi 27 octobre 2017

#29

Elle s’agace de ce temps qui s’étire comme s’il suffisait d’implorer une horloge pour en contrôler la tocante. Sous son bureau, sa jambe droite nerveusement agitée révèle à qui la regarde une certaine impatience qu’elle tente pourtant de contenir en mordant fort l’extrémité de son pouce pour provoquer un point de compression aussi douloureux qu’apaisant.

 

Le nom de son boss s’affiche en gras sur le téléphone. Un raclement de gorge et une inspiration profonde suffisent à recentrer sa pensée et stopper ses tremblements. En quelques clics, elle retrouve le fichier auquel il fait référence, parcours à toute vitesse des centaines de lignes chiffrées et brode une petite fiction sans conséquence, que c’est bien qu’il appelle parce qu’elle était justement en train de réfléchir à cette problématique qui de toute façon n’obtiendrait de solution que lundi matin, au retour de Claudine, ce qui lui laissait en réalité tout le loisir de subir les manifestations physiques de la monté de son anxiété, la plus fantastique de toute, celle du premier rendez-vous.

 

De son sac, elle sort une trousse conséquente qu’elle coince sous son bras en se dirigeant vers les toilettes  les plus au fond qu’elle juge plus adaptées à un rapide rafraîchissement. Grand miroir et lumière douce avec même de la place pour danser. Avec le papier triple épaisseur enroulé autour de ses doigts, elle absorbe l’excès de sébum au niveau du front et du nez. Elle tire la langue plusieurs fois puis enchaîne sur une gymnastique faciale espérant faire disparaître de profondes cernes qu’elle met encore sur le compte de la fatigue pour nier l’évidence d’un visage qui tend à s’affaisser, avec dans le fond toujours l’espoir que tout se remette en place. Elle étire la peau de son cou, relève la tête, inspecte ses pores, retire quelques points noirs disgracieux et s’étonne d’une pilosité naissante à la base du menton. C’est sûr, elle le sait, elle va s’obséder des jours entiers sur ces poils venus de nulle part, croyant à tort que tous ses interlocuteurs l’ont remarqué bien avant elle, se rappelant après coup un ou deux visages crispés.

 

Elle vide sa trousse dans l’évier pour retrouver plus facilement sa pince dorée avec laquelle elle arrache tout et redéfini le contour de ses sourcils une dernière fois. Pommettes poudrées, paupières charbonneuses, elle se recule pour mieux replacer les bretelles de son nouveau soutien-gorge et inspecter son allure générale qu’elle juge acceptable après avoir passé plus de huit heures le cul posé sur sa chaise ergonomique à faire mine de pas crever d'angoisse. Question cheveux, il n’y a rien à faire, elle a abandonné depuis longtemps l’idée de maîtriser le volume de ses boucles folles.

 

C’est là que la temporalité s’affole. La dernière demie heure qu’elle n’a pas vu venir pourtant si pressée d’y être s’affiche à présent sur toutes les horloges de France. Le vent soudain provenant d’un croisement de rue assèche la sueur de son front née d’une course affolée. Elle s’évente de la main sans parvenir à recouvrir un rythme cardiaque standard devant les portes du wagon qui vomit par grappes ses voyageurs épuisés. Elle bénéficie du temps de trajet pour regarder une dernière fois les photos de la fille qu’elle court rejoindre, se met à relire leurs récents échanges qu’elle a laissé prendre une tournure intime pour peu qu’on la fasse rire. Cette rencontre virtuelle réveille son palpitant, fait bouillir son imaginaire, la pousse à sourire bêtement au retour d’un message et sentir se gorger de sang, tout un circuit de veines cachées, presque oubliées.


« Je suis arrivée. »


Sa main moite glisse le long de la barre en acier, elle tachycarde. Dans quelques minutes vont s’associer d’un bloc tous les morceaux séduisants qu’elle a récoltés au fil des semaines. Les mots frappés, le timbre d’une voix, les contours androgyne d’un visage.

Pour éviter de croiser les regards des autres passagers qui décèlent à son corps branlant, une dangereuse panique, elle se met à compter le nombre de stations qui les séparent, lire les affiches publicitaires, bloquer sur la poésie bon marché, fixer le lino crasseux, déchiffrer les tags griffés au couteau sur les portes, constater avec stupeur l’usure de ses pompes pour finir par tomber nez à nez avec son propre reflet dans la vitre assombrie des portes qui se rabattent avec fracas.

 

Elle sait pour l’avoir déjà vécu que s’en est déjà fini de cette exaltation. Ce moment finira par se mélanger aux rêveries, aux vagues sensation de déjà-vu. Elle cherchera à revivre sans jamais y parvenir, toute l’intensité d’un ventre qui se noue par le biais d’une simple pensée, sans en toucher deux mots aux fidèles pour n'en trahir aucune bribe. Elle se remémorera les détails insignifiants, le parfum d’un espoir basé sur le mystère qu’elle s’apprête à lever non sans regret au premier « Bonjour » prononcé. 

Ce qu'il faut de courage pour aller au-delà.


Tout s’arrête en fait sous l’arche art déco qui surplombe le bar au fond duquel elle reconnait ce qu’elle pense être son rendez-vous, bras tendu, sourire sincère, cocktail bien entamé, 

« Bonjour. »

 

 

 

B.O. du #29



lundi 19 juin 2017

#28

Elle porte cette longue robe bleue qui emprisonne l’air lourd de l’été précoce à chaque enjambée. Je l’observe se presser de monter cette petite colline ensoleillée depuis laquelle j’agite les bras pour lui indiquer ma présence. On s’agace déjà d’hésiter entre une accolade consensuelle et un baiser dont l’érotisme se propagerait dans tout le parc comme une onde qui raviverait le vert de l’herbe et dresserait les sexes tranquilles.

Elle s’agenouille pour étaler sur la couverture des choses facile à manger en vantant leurs qualités nutritionnelles. Nos index se frôlent autour d’un gobelet que je lui tends et que je manque de lâcher, toujours gênée par les contacts inopinés. On trinque à l’absurde, on étale nos jambes, on se félicite de l’emplacement. La décence m’empêche de peser sur elle et de l’avaler entière. Je lis dans son regard qu’elle dévoile en ôtant ses lunettes de soleil pour en frotter les verres avec le bas de sa robe, qu’elle ne se donnera pas facilement mais l’entrecuisse qu’elle m’offre à voir promet l’inverse.

Délirium de flashs tendancieux sur le récit de sa semaine. Il me tarde de la faire taire, d’éteindre son assurance en l’immobilisant par les poignets qui s’agitent pour l’heure à chaque fin de phrase ou pour ponctuer l’importance d’un fait. J’acquiesce gentiment sur sa faculté à vivre pleinement les aventures inédites de sa vie, encore épargnée par l’ennui qu’elle sentirait de toute façon poindre et qui la ferait changer de cap sans complaisance. C’est ce qui la rend aussi attirante qu’effrayante.

Son lâcher-prise ne sera offert qu’à une poignée d’élus et jusqu’à notre dernier souffle il faudra nous glorifier de nous être choisies, chérir tous les instants où nos peaux parleront un langage qui échappe à l’entendement.
Je n’y tiens plus. Elle est de celle qu’il faut maîtriser sans permission au risque de ne pas être digne d’intérêt. Par ma main qui serre ferment sa cuisse j’invoque un départ. Elle relève ses cheveux vers le haut pour aérer sa nuque, marque une pause pour évacuer la tension puis rassemble ses affaires, se lève, sourire craintif, aussi muette qu’un condamné résigné à la potence. Comme à son habitude, elle entame une marche solitaire et déterminée, me laissant ainsi tout le loisir de contempler la partie la plus à même d’être croquée en premier.

Les fenêtres de l’appartement ont été baissées pour conserver la fraîcheur nocturne. Sur mon lit, les plis d’un simple drap fin qui recouvre l’ensemble rappellent une œuvre de Christo. La pression du jet qui se déclenche à l’instant précipite mon désir. J’écarte le rideau de douche pour la rejoindre en évitant le contact désagréable du tissu mouillé. Son dos est courbé, son cul en évidence. Elle règle la température en poussant de petits cris dès le seuil de tolérance atteint. Une noix de gel dans le creux de ma main suffit à faire mousser l’entièreté de son corps qu’elle colle contre le mien dans le but de me faire râler puis arrose nos langues qui se rencontrent enfin. Je la presse contre mon torse et frotte énergiquement toutes les parties accessibles.

C’est son silence qui autorise. Il déclenche officiellement le rôle qu’elle m’accorde à avoir sans déborder du cadre sous peine d’une remontrance autoritaire. Moment privilégié de mes doigts serrant son cou où je suis maître de l’emprise. Dans son regard apeuré, sa confiance vacille. J’attends un peu, quelques secondes, la priver d’air, lui rappeler sa nécessité, sa valeur. Privés de ça, nous ne sommes plus rien. Maintenant !

Elle sort de la salle de bain en sautillant pour arriver la première sur le lit, encore mouillée, enroulée dans sa serviette. Je prends le temps de me recoiffer, enfile un maillot et un slip pour garder un minimum d’ascendant sur celle qui n’a déjà plus rien à cacher.

Allongée sur le dos, jambes écartées, je la regarde passer au-delà du mot belle.



B.O. du #28

vendredi 22 juillet 2016

#27

Robert, 57 ans, cheville gauche relevée en arrière, file droit et me dépasse sur la rue pavée de la Villette qui mène à la Folie. Il met fin à sa balade et pivote sa trottinette sur sa béquille. Notre niveau de confort est atteint. Je connais son nom et son âge parce qu’il m’a demandé, mon nom et mon âge peu après m’avoir réclamé du feu. Il s’est senti obligé de m’informer de son identité, au cas où ça aurait de l’importance, au cas où, je le recroiserais, au cas où, je le gratifierais d’un petit : Merci Robert, c’était bien cool cette petite pipe !  assurément redevable de lui avoir sucé l’excroissance derrière un buisson.

 

C’est lorsque les jours rallongent et que la température augmente que les vicelards en ruts sont les plus actifs, s’autorisant à accoster tout ce qui a une chatte en s’acharnant, on ne le sait que trop bien, sur celles qui portent des jupes. La seule chose qui différencie un homme d’un violeur n’est pas la loi, mais l’éducation. C’est la réponse à toutes les conneries qu’il serait tenté de commettre, sous l’impulsion de son ignorance, de ses peurs où de ses instincts primaires.

 

Robert est mal tombé. Robert a une gueule à mal tomber. Ça te plairait toi qu’un gros dégueulasse t’accoste pour te proposer un petit doigt dans le cul ?

Oh tu sais, faut pas croire que j’suis pas ouvert ma petite dame, je vote Mélenchon. Qu’il réplique en remontant sur son engin direction Corentin Cariou, à la recherche d’une nouvelle proie.

 

Les Fatboy sont tous investis sur la grande terrasse d’A la folie. Corps étalés, fond de bière dans les gobelets en plastique consignés. Cette nouvelle mode infernale tirée des festivals. Prétextant mettre ça sur le compte de l’écologie tout en misant sur tous ceux qui seront trop épuisés de faire la queue pour revoir l’ombre d’une pièce d’un euro.

Ca ferme les yeux, respire lentement, la clientèle est à l’aise. Je traverse l’assemblée, dépose mon matériel derrière la cabine du dj, connecte la carte son, allume le Mac. Laurent, qui tournoyait depuis un moment sur le dance floor, s’avance vers moi, se présente en tendant une joue. Il est la moitié d’Eustache McQueer, le groupe que j’ai invité à performer pour cette nouvelle édition d’Amour Sauvage.

En attendant l’arrivée de Joël, l’autre moitié, il déploie sa valise, s’interroge sur le branchement, inspecte le retour son, tourne les enceintes. Il se raconte un peu pendant que je me siffle un coca post hangover, pour cause d’anniversaire improvisé, fêté la veille au Supersonic. Je me suis alors dandinée sur Inigo Montaya tout en me faisant offrir caipi sur caipi en guise de cadeau de dernière minute. Rentrer saoule sans baiser. C’était pourtant à ma portée. Une année de plus, il n’y a vraiment rien à célébrer.

 

Joël, barbe rose, étale de la chantilly sur un gâteau allemand, grimpe sur une table et le piétine de ses talons aiguilles en déhanchant son petit cul moulé dans un legging en paillettes. Le spectacle éclabousse, il mérite une plus grande audience.

Dora Diamant, veste rouge passion à épaulettes et blondeur platine, s’est téléportée depuis 1987. C’est à toi dans 5 minutes ! que je lui hurle. Quoi ?! Elle balance son épi de maïs à peine entamé dans l’assiette et pique un sprint vers la cabine. Pas de besoin de casque. Ma fascination pour le personnage est totale. Elle nous fera danser comme à l’orée de nos premières boums.

 

J’veux des frites ! Prisse implore. Mes proches errent avec quelques clients devant l’entrée, qui est désormais fermée. Ça veut continuer à faire la fête. Sur un bout de pelouse, dans un club d’été vide et crasseux, ou dans l’appartement d’un inconnu qu’on espérera généreux et de bonnes intentions.

Camille et Camille régressent. Elles se chamaillent. Elles se ressemblent. Leur timidité commune disparaît et laisse place à une ingérable démence au bout du cinquième verre, faisant naître alors une insolente insouciance où la moindre taquinerie les fera rire jusque tard dans la nuit. Debout, fly case à l’épaule, je les contemple. J’aimerais jouer moi aussi.

 

J’veux des frites ! Les néons d’un vendeur de kebab illuminent son attention et nous donne la direction à prendre. Ça sent la friture, l’huile cramée et la sauce mayonnaise bon marché. Ça ne rigole pas dans le local. L’un des serveurs astique sans ferveur, une plaque à induction irrécupérable. Il a l’air d’un type qui voudrait enfin dormir.  L’autre, celui qu’on pendrait pour le boss, scrute l’écran de télévision, une barquette isotherme entre les mains, immobile, comme hypnotisé.

J’voudrais des frites !  Sa commande est passée. Je pose mon sac sur une table branlante, je pose mon regard sur une télévision inquiétante.

Bandeau BFM, j’ai peur de lire, j’ai peur de comprendre. Plus de 70 morts à Nice. Coup de coude dans les côtes de l’affamée, qui se redresse.

 

J’entends Camille et Camille glousser au loin. C’est la gaudriole qui raisonne. Je porte le poids de la douloureuse. Je les observe une dernière fois, profiter de l’ignorance, rire encore un peu, plonger dans l’absurde tout en cherchant les mots pour les assommer.

Qu’est-ce qu’on fait ? Il y a un mec qui propose d’aller chez lui. On y va dit ? Allez viens on y va !

 

C’est ce moment-là que j’ai choisi, pour les achever.


 


B.O. du #27

mercredi 29 juin 2016

#26

Dans la poussette, un bambin au sexe indéterminé secoue frénétiquement ses membres sans raison aucune. Bras en l’air, jambes tendues, tête en avant, sur le côté. Ça gigote sévère dans la Maclaren. Une vieille dame entre dans le wagon, sans chercher une place libre à tout prix. C’est sa façon de lutter.


Ses yeux balayent le nom de chaque station indiquée au-dessus des portes battantes. Elle estime, en silence, le chemin qu’il lui reste à parcourir. L’instant métaphore. Son regard stoppe sa course sur l’enfant énervé. D’une vision surement floutée, l’enfant regarde la vieille dame, la vieille dame regarde l’enfant. La connexion est établie.

Une quenotte apparaît, l’enfant fait risette. Un bridge apparaît, la vieille dame lui renvoie. Elle hoche plusieurs fois la tête pour communiquer sa sympathie, l’enfant secoue ses jambes potelées pour marquer son excitation, attrape son pied gauche avec grande difficulté, retire sa chaussette et lui tend. J’assiste à la scène, la mère assiste à la scène, notre univers s’attendrit.

La générosité serait donc innée. Le métro s’arrête, la foule qui s’engouffre fait s’évaporer l’action et retomber nos rictus. La chaussette tombe au sol, un type marche dessus, la mère la ramasse et la glisse dans sa poche. La connexion est rompue.

 

Sms : Tu te rappelles ce que tu m’avais dit ? Putain, t’avais raison ! Orlando, c’est atroce !

La lucidité m’avait envahie un bref instant comme elle vous a aussi pénétrée. Elle ne reste pas bien longtemps cette clairvoyance qui nous fait comprendre comment fonctionne ce monde. Elle nous foudroie les méninges sans prévenir et s’évanouie sans offrir de solution.

C'est vrai, je lui avais dit. Tu sais, je pense que c’est nous qui allons y passer la prochaine fois. Je veux dire, la communauté homosexuelle.

Marie ne semble pas comprendre sur le coup, jusqu’à ce que je complète la réflexion. On a cherché les issues de secours pendant qu’autour de la drag queen, jaillissait un arc en ciel.

 

Là par exemple, si un terroriste entrait, à défaut d’avoir de la chance, de se cacher sous un corps, de faire semblant d’être mort, on y passerait à coup sûr.

Et puisqu’il n’y avait aucun moyen de s’enfuir, on est descendu, on a arrêté d’en parler, mais on n’a pas arrêté d’y penser. La fête insouciante n’existe plus. Il y aura toujours, planqué dans un coin, un illuminé qui se pensera investi d’une mission divine, frustré à son niveau, qui brandira son calibre comme l’extension de sa bite pour nous faire payer le prix de notre liberté assumée.

Il doit bien exister sur cette terre, un endroit où l’on n’entend pas siffler le son des balles. Entre 2 dunes éventuellement, entre 4 planches assurément.

 

Et si vous cherchiez encore les raisons qui nous poussent chaque année à défiler, sur des chars bruyants et colorés, vous pouvez les trouver dans l’effroi qui se loge au fond de vos tripes. Cette peur qui assomme chacun de nous de pouvoir, à tout instant, mourir pour ce que nous sommes.



B.O. du #26




lundi 6 juin 2016

#25

-T’es vraiment qu’une conne !

Et tout son corps roule jusqu’au recoin le plus éloigné du lit king size. Aller plus loin serait tomber. La nuit est bien entamée lorsqu’elle commence à bouder et que j’en oublie aussitôt la raison. Je sens qu’elle teste, avec parcimonie, de par ses mots, jamais les mêmes, de par ses gestes, souvent les mains, le chemin que je voudrais bien faire prendre à cette relation. Un mois et demi que nos corps nous poussent à nous retrouver à l’excès, dès que l’alcool fait s’engluer notre raison, comme fait exprès. Textos de début de soirée: T’es où ? Je suis là. Qu’est-ce que tu fais ? Je danse. J’ai envie de toi. Rejoins-moi. J’arrive.

 

Elle se veut désincarnée mais il n’y aucun attrait à baiser un corps vide, à moins de n’avoir rien à offrir, rien à demander, Je dépense pourtant une énergie folle à ne pas vouloir découvrir l’énigme de son regard noir, les traumatismes éclatants de son corps frêle ou les petites entailles que parsème son âme à chaque coup de reins.

Je glisse sur le lit jusqu’à ce que mes seins rencontrent son dos. L’entoure de mon bras le plus tatoué, le plus dévoué, mordille son épaule, embrasse son cou, invente quelques bruits rigolos pour désamorcer sa colère. Elle fait genre, puis elle pouffe, attrape ma main, embrasse mes doigts, le silence est rompu, le contrat tient toujours. Je devrais pouvoir être une conne encore quelques temps.

 

Pendant qu’on admire la Seine se prendre pour une marée montante, et que le zouave du pont de l’Alma a de l’eau jusqu’aux couilles, ça se la joue Robert Doisneau sur Instagram. Le parisien ayant échappé à la rafale de novembre dernier, se délecte d’être resté en vie sans se plaindre, vraiment c’est possible, et se découvre photographe prolifique et poétique. Je le vois, essayer de détecter la moindre parcelle de beauté sur un monticule de merde. Pas de soleil, pas de transport, pas d’essence. On meurt électrocuté dans ses parcs, alors que ses terrasses se vident et qu'on danse dans ses festivals boueux. Le parisien devient le champion du monde du hashtag positif, fasciné par ce déluge sur lequel il n’a aucune emprise. Le parisien n'en a plus rien à foutre.

 

C’est ce constat que l’on fait avec Grégoire, en sirotant ce verre de vin à dix euros. On déguste le prix autant que la gorgée.  Il me parle de fatalisme, de lâcher prise. Il débute sa tirade sur la difficulté d’être nous, trentenaires sans rêves. Sans rêves et sans thunes. Sans thunes et sans ambition. On paye le bonheur insouciant de nos parents. Qu’il marmonne en s’étirant sur sa chaise. Il desserre sa cravate, déboutonne le col de sa chemise, décoiffe sa mèche gominée, attrape une cigarette dans son paquet écrasé, l’allume et dit avant d’expirer longuement : Maintenant que le vieux est mort, c’est mon tour je présume.

 

Grégoire vient tout juste d’enterrer son père. Banderoles de baratineurs sur couronnes de fleurs de ceux qui semblent le regretter. Raciste, fasciste et tout un tas d’autres trucs qui se finissent en phobe. Trop coûteux à graver en lettres dorées sur une pierre tombale qu'on n'ira jamais visiter. Grégoire s’en veut d’avoir pleuré ce connard sous prétexte d’être le fruit d’un coït qui a pris. 

Le cliché de l’enterrement sous la pluie, c’est surtout ça qui m’a fait chialer tu sais... Et toi ton père, comment est-il ?

Tête penchée, rictus gêné.

Mon père n’est pas mort mais c’est tout comme.

- N’espère pas t’en tirer avec une punchline fermée. Insiste-t-il

 

Alors je cherche. Je cherche à me souvenir. Comment il était, ce qu’il dégageait. Il m’a laissé son charme, son humour, sa carrure et son nez.  Il a pris grand soin d’emporter le reste. Je crois le voir parfois au détour d’une rue, sur le quai du métro, que j’aille bien, que je sois mal. Il apparaît parfois, ici et là, jusqu’à ce que je me rappelle que seuls les fantômes peuvent venir vous hanter. Les vivants eux, se contentent d’être absent.

 

Grégoire se lève soudainement, engloutit à toute vitesse son ballon de rouge, jette un billet sur la table et s’esclaffe :

Regarde, j’ai piqué des galets à l’enterrement. Viens on va faire des ricochets sur la Seine.




B.O. du #25



A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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