vendredi 27 octobre 2017

#29

Elle s’agace de ce temps qui s’étire comme s’il suffisait d’implorer une horloge pour en contrôler la tocante. Sous son bureau, sa jambe droite nerveusement agitée révèle à qui la regarde une certaine impatience qu’elle tente pourtant de contenir en mordant fort l’extrémité de son pouce pour provoquer un point de compression aussi douloureux qu’apaisant.

 

Le nom de son boss s’affiche en gras sur le téléphone. Un raclement de gorge et une inspiration profonde suffisent à recentrer sa pensée et stopper ses tremblements. En quelques clics, elle retrouve le fichier auquel il fait référence, parcours à toute vitesse des centaines de lignes chiffrées et brode une petite fiction sans conséquence, que c’est bien qu’il appelle parce qu’elle était justement en train de réfléchir à cette problématique qui de toute façon n’obtiendrait de solution que lundi matin, au retour de Claudine, ce qui lui laissait en réalité tout le loisir de subir les manifestations physiques de la monté de son anxiété, la plus fantastique de toute, celle du premier rendez-vous.

 

De son sac, elle sort une trousse conséquente qu’elle coince sous son bras en se dirigeant vers les toilettes  les plus au fond qu’elle juge plus adaptées à un rapide rafraîchissement. Grand miroir et lumière douce avec même de la place pour danser. Avec le papier triple épaisseur enroulé autour de ses doigts, elle absorbe l’excès de sébum au niveau du front et du nez. Elle tire la langue plusieurs fois puis enchaîne sur une gymnastique faciale espérant faire disparaître de profondes cernes qu’elle met encore sur le compte de la fatigue pour nier l’évidence d’un visage qui tend à s’affaisser, avec dans le fond toujours l’espoir que tout se remette en place. Elle étire la peau de son cou, relève la tête, inspecte ses pores, retire quelques points noirs disgracieux et s’étonne d’une pilosité naissante à la base du menton. C’est sûr, elle le sait, elle va s’obséder des jours entiers sur ces poils venus de nulle part, croyant à tort que tous ses interlocuteurs l’ont remarqué bien avant elle, se rappelant après coup un ou deux visages crispés.

 

Elle vide sa trousse dans l’évier pour retrouver plus facilement sa pince dorée avec laquelle elle arrache tout et redéfini le contour de ses sourcils une dernière fois. Pommettes poudrées, paupières charbonneuses, elle se recule pour mieux replacer les bretelles de son nouveau soutien-gorge et inspecter son allure générale qu’elle juge acceptable après avoir passé plus de huit heures le cul posé sur sa chaise ergonomique à faire mine de pas crever d'angoisse. Question cheveux, il n’y a rien à faire, elle a abandonné depuis longtemps l’idée de maîtriser le volume de ses boucles folles.

 

C’est là que la temporalité s’affole. La dernière demie heure qu’elle n’a pas vu venir pourtant si pressée d’y être s’affiche à présent sur toutes les horloges de France. Le vent soudain provenant d’un croisement de rue assèche la sueur de son front née d’une course affolée. Elle s’évente de la main sans parvenir à recouvrir un rythme cardiaque standard devant les portes du wagon qui vomit par grappes ses voyageurs épuisés. Elle bénéficie du temps de trajet pour regarder une dernière fois les photos de la fille qu’elle court rejoindre, se met à relire leurs récents échanges qu’elle a laissé prendre une tournure intime pour peu qu’on la fasse rire. Cette rencontre virtuelle réveille son palpitant, fait bouillir son imaginaire, la pousse à sourire bêtement au retour d’un message et sentir se gorger de sang, tout un circuit de veines cachées, presque oubliées.


« Je suis arrivée. »


Sa main moite glisse le long de la barre en acier, elle tachycarde. Dans quelques minutes vont s’associer d’un bloc tous les morceaux séduisants qu’elle a récoltés au fil des semaines. Les mots frappés, le timbre d’une voix, les contours androgyne d’un visage.

Pour éviter de croiser les regards des autres passagers qui décèlent à son corps branlant, une dangereuse panique, elle se met à compter le nombre de stations qui les séparent, lire les affiches publicitaires, bloquer sur la poésie bon marché, fixer le lino crasseux, déchiffrer les tags griffés au couteau sur les portes, constater avec stupeur l’usure de ses pompes pour finir par tomber nez à nez avec son propre reflet dans la vitre assombrie des portes qui se rabattent avec fracas.

 

Elle sait pour l’avoir déjà vécu que s’en est déjà fini de cette exaltation. Ce moment finira par se mélanger aux rêveries, aux vagues sensation de déjà-vu. Elle cherchera à revivre sans jamais y parvenir, toute l’intensité d’un ventre qui se noue par le biais d’une simple pensée, sans en toucher deux mots aux fidèles pour n'en trahir aucune bribe. Elle se remémorera les détails insignifiants, le parfum d’un espoir basé sur le mystère qu’elle s’apprête à lever non sans regret au premier « Bonjour » prononcé. 

Ce qu'il faut de courage pour aller au-delà.


Tout s’arrête en fait sous l’arche art déco qui surplombe le bar au fond duquel elle reconnait ce qu’elle pense être son rendez-vous, bras tendu, sourire sincère, cocktail bien entamé, 

« Bonjour. »

 

 

 

B.O. du #29



lundi 19 juin 2017

#28

Elle porte cette longue robe bleue qui emprisonne l’air lourd de l’été précoce à chaque enjambée. Je l’observe se presser de monter cette petite colline ensoleillée depuis laquelle j’agite les bras pour lui indiquer ma présence. On s’agace déjà d’hésiter entre une accolade consensuelle et un baiser dont l’érotisme se propagerait dans tout le parc comme une onde qui raviverait le vert de l’herbe et dresserait les sexes tranquilles.

Elle s’agenouille pour étaler sur la couverture des choses facile à manger en vantant leurs qualités nutritionnelles. Nos index se frôlent autour d’un gobelet que je lui tends et que je manque de lâcher, toujours gênée par les contacts inopinés. On trinque à l’absurde, on étale nos jambes, on se félicite de l’emplacement. La décence m’empêche de peser sur elle et de l’avaler entière. Je lis dans son regard qu’elle dévoile en ôtant ses lunettes de soleil pour en frotter les verres avec le bas de sa robe, qu’elle ne se donnera pas facilement mais l’entrecuisse qu’elle m’offre à voir promet l’inverse.

Délirium de flashs tendancieux sur le récit de sa semaine. Il me tarde de la faire taire, d’éteindre son assurance en l’immobilisant par les poignets qui s’agitent pour l’heure à chaque fin de phrase ou pour ponctuer l’importance d’un fait. J’acquiesce gentiment sur sa faculté à vivre pleinement les aventures inédites de sa vie, encore épargnée par l’ennui qu’elle sentirait de toute façon poindre et qui la ferait changer de cap sans complaisance. C’est ce qui la rend aussi attirante qu’effrayante.

Son lâcher-prise ne sera offert qu’à une poignée d’élus et jusqu’à notre dernier souffle il faudra nous glorifier de nous être choisies, chérir tous les instants où nos peaux parleront un langage qui échappe à l’entendement.
Je n’y tiens plus. Elle est de celle qu’il faut maîtriser sans permission au risque de ne pas être digne d’intérêt. Par ma main qui serre ferment sa cuisse j’invoque un départ. Elle relève ses cheveux vers le haut pour aérer sa nuque, marque une pause pour évacuer la tension puis rassemble ses affaires, se lève, sourire craintif, aussi muette qu’un condamné résigné à la potence. Comme à son habitude, elle entame une marche solitaire et déterminée, me laissant ainsi tout le loisir de contempler la partie la plus à même d’être croquée en premier.

Les fenêtres de l’appartement ont été baissées pour conserver la fraîcheur nocturne. Sur mon lit, les plis d’un simple drap fin qui recouvre l’ensemble rappellent une œuvre de Christo. La pression du jet qui se déclenche à l’instant précipite mon désir. J’écarte le rideau de douche pour la rejoindre en évitant le contact désagréable du tissu mouillé. Son dos est courbé, son cul en évidence. Elle règle la température en poussant de petits cris dès le seuil de tolérance atteint. Une noix de gel dans le creux de ma main suffit à faire mousser l’entièreté de son corps qu’elle colle contre le mien dans le but de me faire râler puis arrose nos langues qui se rencontrent enfin. Je la presse contre mon torse et frotte énergiquement toutes les parties accessibles.

C’est son silence qui autorise. Il déclenche officiellement le rôle qu’elle m’accorde à avoir sans déborder du cadre sous peine d’une remontrance autoritaire. Moment privilégié de mes doigts serrant son cou où je suis maître de l’emprise. Dans son regard apeuré, sa confiance vacille. J’attends un peu, quelques secondes, la priver d’air, lui rappeler sa nécessité, sa valeur. Privés de ça, nous ne sommes plus rien. Maintenant !

Elle sort de la salle de bain en sautillant pour arriver la première sur le lit, encore mouillée, enroulée dans sa serviette. Je prends le temps de me recoiffer, enfile un maillot et un slip pour garder un minimum d’ascendant sur celle qui n’a déjà plus rien à cacher.

Allongée sur le dos, jambes écartées, je la regarde passer au-delà du mot belle.



B.O. du #28

vendredi 22 juillet 2016

#27

Robert, 57 ans, cheville gauche relevée en arrière, file droit et me dépasse sur la rue pavée de la Villette qui mène à la Folie. Il met fin à sa balade et pivote sa trottinette sur sa béquille. Notre niveau de confort est atteint. Je connais son nom et son âge parce qu’il m’a demandé, mon nom et mon âge peu après m’avoir réclamé du feu. Il s’est senti obligé de m’informer de son identité, au cas où ça aurait de l’importance, au cas où, je le recroiserais, au cas où, je le gratifierais d’un petit : Merci Robert, c’était bien cool cette petite pipe !  assurément redevable de lui avoir sucé l’excroissance derrière un buisson.

 

C’est lorsque les jours rallongent et que la température augmente que les vicelards en ruts sont les plus actifs, s’autorisant à accoster tout ce qui a une chatte en s’acharnant, on ne le sait que trop bien, sur celles qui portent des jupes. La seule chose qui différencie un homme d’un violeur n’est pas la loi, mais l’éducation. C’est la réponse à toutes les conneries qu’il serait tenté de commettre, sous l’impulsion de son ignorance, de ses peurs où de ses instincts primaires.

 

Robert est mal tombé. Robert a une gueule à mal tomber. Ça te plairait toi qu’un gros dégueulasse t’accoste pour te proposer un petit doigt dans le cul ?

Oh tu sais, faut pas croire que j’suis pas ouvert ma petite dame, je vote Mélenchon. Qu’il réplique en remontant sur son engin direction Corentin Cariou, à la recherche d’une nouvelle proie.

 

Les Fatboy sont tous investis sur la grande terrasse d’A la folie. Corps étalés, fond de bière dans les gobelets en plastique consignés. Cette nouvelle mode infernale tirée des festivals. Prétextant mettre ça sur le compte de l’écologie tout en misant sur tous ceux qui seront trop épuisés de faire la queue pour revoir l’ombre d’une pièce d’un euro.

Ca ferme les yeux, respire lentement, la clientèle est à l’aise. Je traverse l’assemblée, dépose mon matériel derrière la cabine du dj, connecte la carte son, allume le Mac. Laurent, qui tournoyait depuis un moment sur le dance floor, s’avance vers moi, se présente en tendant une joue. Il est la moitié d’Eustache McQueer, le groupe que j’ai invité à performer pour cette nouvelle édition d’Amour Sauvage.

En attendant l’arrivée de Joël, l’autre moitié, il déploie sa valise, s’interroge sur le branchement, inspecte le retour son, tourne les enceintes. Il se raconte un peu pendant que je me siffle un coca post hangover, pour cause d’anniversaire improvisé, fêté la veille au Supersonic. Je me suis alors dandinée sur Inigo Montaya tout en me faisant offrir caipi sur caipi en guise de cadeau de dernière minute. Rentrer saoule sans baiser. C’était pourtant à ma portée. Une année de plus, il n’y a vraiment rien à célébrer.

 

Joël, barbe rose, étale de la chantilly sur un gâteau allemand, grimpe sur une table et le piétine de ses talons aiguilles en déhanchant son petit cul moulé dans un legging en paillettes. Le spectacle éclabousse, il mérite une plus grande audience.

Dora Diamant, veste rouge passion à épaulettes et blondeur platine, s’est téléportée depuis 1987. C’est à toi dans 5 minutes ! que je lui hurle. Quoi ?! Elle balance son épi de maïs à peine entamé dans l’assiette et pique un sprint vers la cabine. Pas de besoin de casque. Ma fascination pour le personnage est totale. Elle nous fera danser comme à l’orée de nos premières boums.

 

J’veux des frites ! Prisse implore. Mes proches errent avec quelques clients devant l’entrée, qui est désormais fermée. Ça veut continuer à faire la fête. Sur un bout de pelouse, dans un club d’été vide et crasseux, ou dans l’appartement d’un inconnu qu’on espérera généreux et de bonnes intentions.

Camille et Camille régressent. Elles se chamaillent. Elles se ressemblent. Leur timidité commune disparaît et laisse place à une ingérable démence au bout du cinquième verre, faisant naître alors une insolente insouciance où la moindre taquinerie les fera rire jusque tard dans la nuit. Debout, fly case à l’épaule, je les contemple. J’aimerais jouer moi aussi.

 

J’veux des frites ! Les néons d’un vendeur de kebab illuminent son attention et nous donne la direction à prendre. Ça sent la friture, l’huile cramée et la sauce mayonnaise bon marché. Ça ne rigole pas dans le local. L’un des serveurs astique sans ferveur, une plaque à induction irrécupérable. Il a l’air d’un type qui voudrait enfin dormir.  L’autre, celui qu’on pendrait pour le boss, scrute l’écran de télévision, une barquette isotherme entre les mains, immobile, comme hypnotisé.

J’voudrais des frites !  Sa commande est passée. Je pose mon sac sur une table branlante, je pose mon regard sur une télévision inquiétante.

Bandeau BFM, j’ai peur de lire, j’ai peur de comprendre. Plus de 70 morts à Nice. Coup de coude dans les côtes de l’affamée, qui se redresse.

 

J’entends Camille et Camille glousser au loin. C’est la gaudriole qui raisonne. Je porte le poids de la douloureuse. Je les observe une dernière fois, profiter de l’ignorance, rire encore un peu, plonger dans l’absurde tout en cherchant les mots pour les assommer.

Qu’est-ce qu’on fait ? Il y a un mec qui propose d’aller chez lui. On y va dit ? Allez viens on y va !

 

C’est ce moment-là que j’ai choisi, pour les achever.


 


B.O. du #27

mercredi 29 juin 2016

#26

Dans la poussette, un bambin au sexe indéterminé secoue frénétiquement ses membres sans raison aucune. Bras en l’air, jambes tendues, tête en avant, sur le côté. Ça gigote sévère dans la Maclaren. Une vieille dame entre dans le wagon, sans chercher une place libre à tout prix. C’est sa façon de lutter.


Ses yeux balayent le nom de chaque station indiquée au-dessus des portes battantes. Elle estime, en silence, le chemin qu’il lui reste à parcourir. L’instant métaphore. Son regard stoppe sa course sur l’enfant énervé. D’une vision surement floutée, l’enfant regarde la vieille dame, la vieille dame regarde l’enfant. La connexion est établie.

Une quenotte apparaît, l’enfant fait risette. Un bridge apparaît, la vieille dame lui renvoie. Elle hoche plusieurs fois la tête pour communiquer sa sympathie, l’enfant secoue ses jambes potelées pour marquer son excitation, attrape son pied gauche avec grande difficulté, retire sa chaussette et lui tend. J’assiste à la scène, la mère assiste à la scène, notre univers s’attendrit.

La générosité serait donc innée. Le métro s’arrête, la foule qui s’engouffre fait s’évaporer l’action et retomber nos rictus. La chaussette tombe au sol, un type marche dessus, la mère la ramasse et la glisse dans sa poche. La connexion est rompue.

 

Sms : Tu te rappelles ce que tu m’avais dit ? Putain, t’avais raison ! Orlando, c’est atroce !

La lucidité m’avait envahie un bref instant comme elle vous a aussi pénétrée. Elle ne reste pas bien longtemps cette clairvoyance qui nous fait comprendre comment fonctionne ce monde. Elle nous foudroie les méninges sans prévenir et s’évanouie sans offrir de solution.

C'est vrai, je lui avais dit. Tu sais, je pense que c’est nous qui allons y passer la prochaine fois. Je veux dire, la communauté homosexuelle.

Marie ne semble pas comprendre sur le coup, jusqu’à ce que je complète la réflexion. On a cherché les issues de secours pendant qu’autour de la drag queen, jaillissait un arc en ciel.

 

Là par exemple, si un terroriste entrait, à défaut d’avoir de la chance, de se cacher sous un corps, de faire semblant d’être mort, on y passerait à coup sûr.

Et puisqu’il n’y avait aucun moyen de s’enfuir, on est descendu, on a arrêté d’en parler, mais on n’a pas arrêté d’y penser. La fête insouciante n’existe plus. Il y aura toujours, planqué dans un coin, un illuminé qui se pensera investi d’une mission divine, frustré à son niveau, qui brandira son calibre comme l’extension de sa bite pour nous faire payer le prix de notre liberté assumée.

Il doit bien exister sur cette terre, un endroit où l’on n’entend pas siffler le son des balles. Entre 2 dunes éventuellement, entre 4 planches assurément.

 

Et si vous cherchiez encore les raisons qui nous poussent chaque année à défiler, sur des chars bruyants et colorés, vous pouvez les trouver dans l’effroi qui se loge au fond de vos tripes. Cette peur qui assomme chacun de nous de pouvoir, à tout instant, mourir pour ce que nous sommes.



B.O. du #26




lundi 6 juin 2016

#25

-T’es vraiment qu’une conne !

Et tout son corps roule jusqu’au recoin le plus éloigné du lit king size. Aller plus loin serait tomber. La nuit est bien entamée lorsqu’elle commence à bouder et que j’en oublie aussitôt la raison. Je sens qu’elle teste, avec parcimonie, de par ses mots, jamais les mêmes, de par ses gestes, souvent les mains, le chemin que je voudrais bien faire prendre à cette relation. Un mois et demi que nos corps nous poussent à nous retrouver à l’excès, dès que l’alcool fait s’engluer notre raison, comme fait exprès. Textos de début de soirée: T’es où ? Je suis là. Qu’est-ce que tu fais ? Je danse. J’ai envie de toi. Rejoins-moi. J’arrive.

 

Elle se veut désincarnée mais il n’y aucun attrait à baiser un corps vide, à moins de n’avoir rien à offrir, rien à demander, Je dépense pourtant une énergie folle à ne pas vouloir découvrir l’énigme de son regard noir, les traumatismes éclatants de son corps frêle ou les petites entailles que parsème son âme à chaque coup de reins.

Je glisse sur le lit jusqu’à ce que mes seins rencontrent son dos. L’entoure de mon bras le plus tatoué, le plus dévoué, mordille son épaule, embrasse son cou, invente quelques bruits rigolos pour désamorcer sa colère. Elle fait genre, puis elle pouffe, attrape ma main, embrasse mes doigts, le silence est rompu, le contrat tient toujours. Je devrais pouvoir être une conne encore quelques temps.

 

Pendant qu’on admire la Seine se prendre pour une marée montante, et que le zouave du pont de l’Alma a de l’eau jusqu’aux couilles, ça se la joue Robert Doisneau sur Instagram. Le parisien ayant échappé à la rafale de novembre dernier, se délecte d’être resté en vie sans se plaindre, vraiment c’est possible, et se découvre photographe prolifique et poétique. Je le vois, essayer de détecter la moindre parcelle de beauté sur un monticule de merde. Pas de soleil, pas de transport, pas d’essence. On meurt électrocuté dans ses parcs, alors que ses terrasses se vident et qu'on danse dans ses festivals boueux. Le parisien devient le champion du monde du hashtag positif, fasciné par ce déluge sur lequel il n’a aucune emprise. Le parisien n'en a plus rien à foutre.

 

C’est ce constat que l’on fait avec Grégoire, en sirotant ce verre de vin à dix euros. On déguste le prix autant que la gorgée.  Il me parle de fatalisme, de lâcher prise. Il débute sa tirade sur la difficulté d’être nous, trentenaires sans rêves. Sans rêves et sans thunes. Sans thunes et sans ambition. On paye le bonheur insouciant de nos parents. Qu’il marmonne en s’étirant sur sa chaise. Il desserre sa cravate, déboutonne le col de sa chemise, décoiffe sa mèche gominée, attrape une cigarette dans son paquet écrasé, l’allume et dit avant d’expirer longuement : Maintenant que le vieux est mort, c’est mon tour je présume.

 

Grégoire vient tout juste d’enterrer son père. Banderoles de baratineurs sur couronnes de fleurs de ceux qui semblent le regretter. Raciste, fasciste et tout un tas d’autres trucs qui se finissent en phobe. Trop coûteux à graver en lettres dorées sur une pierre tombale qu'on n'ira jamais visiter. Grégoire s’en veut d’avoir pleuré ce connard sous prétexte d’être le fruit d’un coït qui a pris. 

Le cliché de l’enterrement sous la pluie, c’est surtout ça qui m’a fait chialer tu sais... Et toi ton père, comment est-il ?

Tête penchée, rictus gêné.

Mon père n’est pas mort mais c’est tout comme.

- N’espère pas t’en tirer avec une punchline fermée. Insiste-t-il

 

Alors je cherche. Je cherche à me souvenir. Comment il était, ce qu’il dégageait. Il m’a laissé son charme, son humour, sa carrure et son nez.  Il a pris grand soin d’emporter le reste. Je crois le voir parfois au détour d’une rue, sur le quai du métro, que j’aille bien, que je sois mal. Il apparaît parfois, ici et là, jusqu’à ce que je me rappelle que seuls les fantômes peuvent venir vous hanter. Les vivants eux, se contentent d’être absent.

 

Grégoire se lève soudainement, engloutit à toute vitesse son ballon de rouge, jette un billet sur la table et s’esclaffe :

Regarde, j’ai piqué des galets à l’enterrement. Viens on va faire des ricochets sur la Seine.




B.O. du #25



vendredi 6 mai 2016

#24

Table en bois, crade et branlante. Il reste quelques olives noires laissées-pour-compte par les clients précédant. Un jeune type, l’air pressé, s’empiffre d’une brochette de crevettes à la fraîcheur douteuse, tout en scrollant son téléphone. C’est un serveur, c’est sa pause. Sur ma droite, trois filles gloussent. L’une d’elle raconte son dernier rendez-vous Tinder. Comment il l’a likée, comment il l’a rincée, comment il l’a baisée, comment il l’a bloquée. L’amour 2.0.

 

Le feuillage parsemé des arbres du trottoir d’en face, laisse échapper les rayons faiblards d’un soleil de fin de journée. Il y a cette jolie fille qui me fixe et que je fais mine de ne pas voir. Je tapote sur mon clavier que Je suis arrivée, je suis en terrasse, tout en commandant à la serveuse énervée, leur bière la moins infecte. Elle a cherché longtemps avant de me répondre. Des bribes de conversations me parviennent sans que j’ai à tendre l’oreille. Des tranches de vies balancées au-dessus des houblons tièdes et que je récupère au vol pour combler l’attente.

Marie s’attable, Marie s’excuse. On doit parler fort pour se raconter, entre les rires d’à côté et la musique du dessus. Elle porte souvent ses mains à son visage, frotte ses joues, balaye ses cheveux électriques, pose ses coudes sur la table, croise les bras, se tord, s’avance, se recule, se perd dans le vide d’une pensée furtive, et réapparait en scandant un : Qu’est-ce que tu pourrais écrire pour moi ? 

J’alpague la serveuse toujours plus énervée, qui passe son cul entre les chaises rapprochées des clients affalés.  ll faut que tu saches que je ne sais écrire que sur l’intime... Deux mojitos s’il vous plait.

 

Les idées fusent pendant que le soleil s’est abandonné derrière les buildings et qu’une foule queer commence à envahir le Café de la Presse. Le doute s’est à nouveau invité dans le dialogue. Jamais je n’aurais autant rencontré d’artistes aussi proches de l’abandon. Une lutte acharnée à vouloir jouer le jeu, qu’il faut payer par le poids d’une réalité chiffrée. J’arrive à lire en eux tout le potentiel qu’il s’apprête à abandonner. Je pourrais leur offrir le rôle de leurs vies si je n’avais pas déjà le mien à jouer.

J’aimerais pas qu’on se loupe. J’aimerais que ça soit sale. Elle a dit d’accord.

 

L’étage est bas de plafond. L’humidité des vapeurs humaines imbibe le bois de la charpente sur laquelle on colle nos hanches. Une centaine de personnes est assise en tailleur, telle une classe de maternelle mignonne et docile qui attend que débute un spectacle de marionnettes. On ne voit pas grand-chose, Renaud, pimpé drag queen, m’avait pourtant bien prévenu. Mets-toi bien devant sinon tu ne verras rien.  

Perruques peroxydées, choucroutes argentées, robes éclatées. Sur les talons hauts, des carcasses gigantesques et dominantes. Derrière un maquillage exagéré, je devine la délicatesse des gestes qu’il a fallu effectuer pour gommer chaque trait d’un visage masculin. Combien de temps s’est-il déroulé, entre le fantasme et le premier coup de crayon ? Je suffoque devant la beauté et l’assurance de tous ceux qui s’assument, avec ou sans paillettes, dans leur salon ou sur la scénette.

 

L’agitation qui embaume l’atmosphère m’invite au retrait. Tout est si vivant et excessif qu’il m’extrait violemment. Il n’existe pas de moment parfait sans une once d’absence.

Le temps d’un refrain entraînant, les pensées les plus chaudes vagabondent sur les souvenirs d’un coït récent et illimité. Son cou fin dans ma paume ferme, une chevelure envahissante, un ventre moite, des cuisses qui s’écartent, une respiration haletante, une odeur de petite monnaie, un au revoir et à bientôt peut-être.

Il faudrait penser à autre chose. Je joue avec les strass. Je cherche à savoir comment je vais rentrer. Quel jour sommes-nous déjà ? Je propose une dernière bière. La serveuse est au bord du burn-out. On refait le monde en fumant comme des cons, tout en se faisant chahuter par un vigile plus petit que moi, qui veut absolument nous faire passer une ligne imaginaire. Celle par-delà laquelle il a décidé que nous serions hors de danger.


J’ai toujours été hermétique aux limites.



B.O. du #24

lundi 18 avril 2016

#23

Jean boyfriend, maillot détendu, visage tiré. « Je reviens d’une mission Ikea, je suis rincée et je sens la boulette. Bienvenue dans mon nouveau chez moi ! »

Leslie improvise une table basse sur le carton du micro-ondes pendant que je pose mon cul sur une étagère Kallax en kit. Elle cherche le code wifi, me tend un tire-bouchon, propose une chaise à Wendy qui préfèrera rester sur le coin du lit qui occupe une bonne partie de la pièce principale.

 

Leslie se marre, même dans l’adversité. De cette nuit où elle a décidé de mettre fin à une histoire d’amour de 7 ans, elle conclura « C’est la première fois que je quitte quelqu’un pour personne.»

Je lui dis que je sais, que je comprends, que je l’ai fait il y a bien longtemps. Partir pour soi-même, n’avoir personne à détester. Quitter le confort pour se mettre minable. Se réapproprier toute la place du lit et n’avoir aucun compte à rendre. Ne plus attendre, ne pas donner pour se complaire voracement dans l’individualisme. La frontière est fine entre égoïsme et liberté.

Elle l’a donc fait. Niquer 7 ans de pression sociale à se goinfrer du poulet dominicale de la belle famille, à assister aux mariages de ses copines en robe noire, bleue ou blanche, dos nus, jambes fendues, pluvieux, ensoleillés, mitigés ; à repousser le moment de tomber enceinte ; à se justifier de ne pas l'être encore; à organiser dès le mois de février, les vacances d’été avec la même bande de potes connue sur les bancs du lycée ; à revivre les mêmes apéros sous le rire énervant de Virginie, l’humour de merde de François et la radinerie de Michelle ; à vivre l’excitation par procuration dans les récits de ses copines célibataires.

Leslie est sensible, Leslie est tactile. C’est lorsqu’elle s’accroche à mon bras que je ressens l’épuisement généré par le marasme qu’exige la conquête de sa liberté. Wendy qui n’a pas vécu l’ombre d’une histoire d’amour depuis 3 ans, se demande si c’est la bonne décision, tandis que Célia, engagée depuis toujours, fantasme sans broncher, sur la démence destructrice de notre amie.

 

J’encourage à coup d’envolée lyrique sa liberté, je trinque à ses futures aventures, je la pousse au vice, je lui décris le cratère amère de doutes et de solitude vers lequel elle glissera.

« Le dimanche sera ton ennemi. Mais, il y aura… Les rencontres inattendues des soirées où tu ne voulais pas aller. Les baises sales et sans lendemain où seule l’odeur d’un parfum inconnu sur ton oreiller te rappellera la cause des bleus sur ta cuisse. Tu passeras pour une salope, une fille malsaine, perdue, instable. On t’inventera une réputation qu’on racontera dans les diners tièdes entre le plat et le dessert. Tu seras jugée ou admirée. Tu seras tantôt formidable, tantôt diabolique. Maintes fois tu penseras aimer à nouveau, maintes fois tu te tromperas. Tu voudras la passion, tu trouveras la folie. T’auras souvent froid, tu te sentiras souvent seule, mais tu te sentiras vivante. »

 

Amin, l’adorable, barbe douce, monte sur scène, court vers moi. Ses yeux sont injectés de sang alors qu’il raconte « C’est la guerre civile dehors ! Personne ne peut entrer ni sortir. Je viens de me faire gazer par les CRS. ». Vendredi soir, le Gibus et tous les commerces de la rue sont pris en otage par la haine des casseurs de la Nuit Debout. S’est alors faufilée par l’entrée, la part des anges du chaos.

 

La musique raisonne sur une piste à moitié vide sur laquelle dansent mes amis proches. Je ne suis pas vraiment saoule et plus que consciente. Je choisie de cumuler les débâcles pour ne pas avoir à y revenir. Elle m’a offert l’occasion d’en finir, en déboulant avec sa véhémence habituelle, évoquant un énième constat nombriliste et alarmiste auquel je n’avais plus la force d’apporter d’attention. Quelle heure était-il déjà lorsque j’ai cessé de me contenir ? Bien trop tard dans la nuit, bien trop tard dans l’histoire.

J’ai hurlé fort, le regard noir, entre le dancefloor et le fumoir. Il n’existe pas de bonne manière pour dégonfler les égos. J’ai cessé de croire que le talent pouvait excuser l’attitude.


Il a fallu que je marche sur la montagne de déchets et de verres brisés de la rue du faubourg du Temple pour comprendre que cet échec, à défaut d’avoir une date, porterait aussi un prénom.



B.O. du #23


A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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