lundi 29 juin 2015

#3

Sarah que je ne connais que depuis 1 heure et qui me voue une amitié forte et soudaine, chope mon visage entre ses mains, plonge son regard dans le mien et bouge ses lèvres. "Regarde-moi ! Regarde-moi ! Tu vaux mieux que ça. Regarde-moi ! Reste avec nous. Respire. "

La scène se rejoue au ralenti. Cela vient de se passer. L'ex suit sa nouvelle conquête derrière les buissons. Elle me voit, nous les voyons tous. Elle marque un temps d'arrêt qu’on pourrait traduire par "Merde je suis grillée". Et reprend sa course plus rapidement.
Je veux vomir mais tout ce qui me vient à l'esprit c'est "Ne pleure pas. Pas ici, pas maintenant."

Tout ce que je redoutais se déroule à merveille mais en pire. Et c’est la raison pour laquelle je me suis rendue à cette soirée. Une personne normale ne se serait pas donné la peine d’assister à ce spectacle. C’est l’heure du constat.


A l’entrée de la soirée, je suis prise de cours par l’arrivée soudaine de la conquête. Je ne sais pas d’où elle sort, elle est apparue avec la dextérité des gens qui font leurs coups en douce. Elle marmonne un « Salut, tu vas bien » une fraction de seconde avant de me claquer la bise à toute vitesse et de disparaître. Elle sait que je sais, je lui ai écrit. « Tout ceci me semble un peu précipité » qu’elle m’avait répondu. Était-ce juste après l’avoir baisée ? Je reste sur ma faim, je n’ai même pas eu le temps de lui coller une baffe dans la gueule.

Je n’écoute pas la musique, je me balade dans les allées, je perds mes amis, je retrouve d’anciennes connaissances. Il transpire sur nos faciès la réflexion des trentenaires. Croiser les mêmes têtes depuis 10 ans dans ce microcosme lesbien fait de nous des êtres fragiles. Nous sommes les gueules cassées aux sourires sincères qui aimons nous rappeler les bons moments en faisant semblant d'être encore dans le coup.

Les jeunes gouines sont belles et insolentes. Elles ont l’audace de leurs vingt ans, se foutent du monde, secouent leurs seins nues sur le dance floor, ne s’inquiètent pas de l’avenir et se contrefichent des conséquences de leurs actes. Elles sont libres et fières et n'appartiennent à aucune revendication.

L’ex s’avance vers moi, bien décidée à me parler. Je connais ce visage. C’est celui de la gêne. Elle prend du temps pour me désarmer, elle sait bien faire. Je l’écoute me raconter ce qui ressemble enfin à une vérité après deux semaines de mensonges. 
« Notre histoire a vraiment compté. Tu m’as libérée. Tu m’as fait renaître. ». Comprendre « Franchement c’était bien mais tu peux dégager maintenant. »

Après quelques révélations aussi surprenantes que répugnantes, elle enfuie son visage quelques minutes dans le creux de mon cou, trouve qu'il sent bon, fixe ma bouche une dernière fois. Chair pulpeuse désormais interdite. C’est à ce moment précis que je décide de lâcher prise. Deux ans et cinq mois, c'est le temps qu’il a fallu à vos vies pour diverger.

Il y a sur mes branches autant de plumes que d’histoires similaires. Celles qui me poussent à sauver les âmes des petites blondes qui se croient broyées par la vie et qui finissent par s’envoler, appétit retrouvé, avec l’envie de bouffer le monde. Tout se passerait sans douleurs si elles ne décidaient pas de se poser sur l’arbre d’en face.

Il fait jour. Nous quittons les lieux. Je ne trouve pas d’équivalent au malaise de notre génération qui nous pousse à sortir d’une boite de nuit alors que le soleil se lève.

Je propose à ceux qui m’accompagnent de s’allonger sur le bord du canal. Je suis pulvérisée, mon visage est sale, mes cigarettes écrasées. Je ne ressemble plus à rien. On se partage un fond de bière infecte. Un groupe de jeunes filles sourdes passent en soutenant le corps d’une fille qui verra bientôt les urgences. Po s’allonge sur moi et me câline. J’ai peur de rentrer.

Accroupie sous la douche, je laisse s’écouler l’eau en me bouchant les oreilles. Le bruit des gouttes sur mon crane m'offre un sursis.
Je me glisse sous la couette, me refais les scènes en boucle jusqu’à épuisement. J’espère dormir. Avant cela je supprime quelques profils des réseaux sociaux. J’offre à ma vie l’illusion que je peux me protéger de ce déferlement de merde. Je crois pouvoir contrôler une dernière fois la situation et me demande en serrant très fort les poings « Est-ce que je vaux vraiment mieux que ça ? »


Lundi 29 juin, 11h30. Je le crois plus que jamais. Il y a de meilleures histoires à écrire désormais.



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B.O. du #4
Ishinohana - Lucía (John Talabot's Sunset edit)




mercredi 24 juin 2015

#2

J’use inconsciemment de tous les stratagèmes pour m'éviter de mener une vie conventionnelle. Il existe pourtant, près de huit heures par jour, un monde auquel on ne peut échapper, si l’on veut avoir la chance de se plaindre d'être imposable, se nourrir, fumer, acheter occasionnellement de la drogue, chialer sur sa misérable existence, confortablement affalé sur son canapé d’angle acheté en trois mensualités chez Conforama.

Le monde du travail. Ce triangle des Bermudes où votre nature profonde et vos humeurs se doivent de rester au portique, alors que vous le savez très bien, vous êtes le héros d’une vie riche et bouleversante qui mériterait une adaptation cinématographique mise en scène par Xavier Dolan ou Terence Malick.

Dans la vraie vie je traine mes semelles sur la moquette entachée du siège d’un grand magasin parisien. Notre force en plus d’être centenaire et d’avoir, à mon avis la plus belle surface de vente du monde, est d’échapper encore un peu à un rachat du Quatar. J’ai eu la chance d’arriver à la toute fin d’une époque où les entreprises signaient des CDI sans craindre d’être pris en otage par ses salariés. On appelait ça la confiance.

Dans l’open space qu’ils ont cru bon de nous faire subir en brandissant le mot « convivialité », se mélangent stylistes, graphistes, acheteurs, gestionnaires, assistantes et modélistes. Les stylistes près des fenêtres afin de déterminer la pertinence du bleu moyen sur le bleu foncé pour l’encolure du pull maille de la collection prochaine, qu’on fera fabriquer en Chine, dans une usine qu’on croit certifiée ISO. A l’autre extrémité les acheteurs surmenés par la course à la rentabilité, la marge, les réunions de validation, les rendez-vous fournisseurs, les retards de production et un florilège de contraintes imputées à leur premier burn out.
Au centre les approvionneurs, ces gestionnaires de la quantité au module. Le temple du tableau croisé dynamique Excel où le soleil ne s'attarde jamais.

Dans l’open space, grouille une population très diversifiée aux caractéristiques poussées à l’extrême, ici principalement féminin où la femme enceinte est le seul élément permanent et où le pot de départ se fête à coup de Curly et de cidre chaud acheté au Franprix du coin.

Dans l’ordre décousu du stéréotype, on y trouve la râleuse compulsive, la castafiore, la pipelette insignifiante.  Il y a le bibelot, celle qu’on voit depuis 3 ans et dont on ne connait toujours pas la fonction. La sourde et muette, le matheux inquiétant profilé sérial killer, la féline sexy à la démarche chaloupée usant de ses charmes pour vous refiler un dossier litigieux, l’anorexique, l’alcoolique, la fille enrhumée à vie, les stagiaires sur-motivés, la cuisinière bien dans sa vie qui adore être encensée pour ses dernières expériences culinaires exposées dans un Tupperware en libre-service. La timide trop gentille qui ferait complexer mère Térésa, la chef tortionnaire qu’on veut voir mourir rapidement, la styliste toujours enjouée qui narre à haute voix sa dernière aventure, où comment elle s’est fait draguer par Vincent Cassel, Benjamin Biolay ou Louis Garrel qui l’a regardé du coin de l’œil, elle en est sûre, dans le dernier restaurant fashion où ils servent d’ailleurs un délicieux carpaccio agrumes, tiens regarde j’ai posté la photo sur Instagram. J’ai douze like.

Et puis il y a moi. La grande dodue tatouée qui s’habille comme un garçon. Sociologue de comptoir, gentille avec les nouveaux, souple avec les anciens. Qu’on surnomme Buzz l’éclair et dont le but premier est de balancer une vanne bien placée, de faire régner une bonne ambiance en dehors de tout tracas personnel. Celle qui part fumer sa clope à 11h00 et 16h08, adossée au mur de l’office, les yeux rivés sur le trafic en songeant tour à tour à ses amours, sa nouvelle voiture, où au bordel annoncé de la prochaine soirée lesbienne où elle ira traîner son sourire de façade en assistant à des scènes surréalistes.



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B.O. du #2
Lierau Endarson - oh sepurman - timboletti edit



jeudi 18 juin 2015

#1

Le réveil sonne. J’étire mes membres pour défroisser mon corps broyé par quelques heures de rêveries dégueulasses. Il existe un instant vierge de toute pollution mentale. Trois petites secondes de plénitude absolue immédiatement anéantie par ce foutu cinéma macabre et irrémédiablement suivi d’une avalanche de questions enragées et d’obligations plus communément appelées, la réalité.

Le rituel matinal est lent jusqu’à la première gorgée de café passable et bien trop allongé. Trois euros les trente dosettes. J’entends à la radio, s’énumérer les sujets du bac 2015 sans émotion jusqu’à « Suis-je ce que mon passé a fait de moi ? »

Flashback sur le conseil de cette fille qui me disait vendredi soir devant une bière tiède et quelques arachides, droit dans ses bottes, à l’aise sur sa chaise, son regard plongé dans le mien, qu'en amour, les responsabilités d’une rupture sont toujours partagées, c'est 50/50. J’ai marmonné un « Oui oui sûrement… » en n’ayant clairement aucune envie de m’accorder le moindre pourcentage de responsabilité dans cette statistique douteuse.

Je me suis tout de même concentrée sur mes failles juste après avoir appris que la dite statisticienne avait déjà entamé une phase d'approche avec mon ex.
Entre deux tentatives de suicides imaginaires, il a fallu calmer mes crises de tachycardie en  philosophant sur cette énigme, proposée à des millions de lycéens qui n’auront sûrement pas assez souffert pour être lucide.

J’ai tenté les bases freudiennes en remettant bien évidemment en cause le comportement parental. Atroce mais complètement salutaire.
Aurais-je été moins maternelle si je n'avais pas passé mon enfance à garder ma mère en vie, tirant son corps alcoolique entre la cuisine et la chambre. Ma confiance aurait-elle été renforcée si je n’avais pas attendu les signes de vie d'un père démissionnaire, les coudes déchirés par un rebord de fenêtre crasseux ? Je suis un diamant brut pour tout psychologue qui passera par là.

J'évoque le passé mais j'implore le temps. Cette donnée immatérielle qui pourrie ta chair et grise ton esprit. Le temps qui se modèle, et joue son rôle de tortionnaire en rejouant à l’infinie des scènes, sous tous les angles, les yeux ouverts, les yeux clos, dans ton lit, dans le métro, sous ta douche, et même en réunion, que tu le désires ou non: Quelques mèches blondes le long d’une nuque, un café renversé sur un lit, une empoignade, un index caressant une cicatrice, l’odeur du fromager de la rue Daguerre, une montagne écossaise, un regard azur, une danse de salon, une bataille d’oreillers, la mousse du bain sur un genou, la première minute angoissante d’un set, une engueulade au milieu d’un concert, un  fou rire sur une blague bidon, une baise improvisée dans une loge poisseuse, la lame d’un couteau pénétrant la chair d’une tomate juteuse, un baiser sur une épaule osseuse, un je t’aime sans réponse, une sieste d’été, une tape sur l’épaule en guise d’adieu.

Il y a cinq ans, je disparaissais de la toile pour essayer le bonheur discret pendant que le monde devenait complètement débile. Après des nuits gravées pour l’éternité sur pellicules où transpirait une mélodieuse aventure mélancolique, j’ai tenté  la vie normale des gens responsables. Trier mes poubelles, pisser sous la douche, égayer mes conversations, faire danser les gens, être à l’écoute et conseiller les amis avec l’aura d’un bouddhiste intégriste. 

Mais s’il est bien quelque chose que je regrette d’avoir laissé de côté, c’est bien cette épanchement littéraire qui vaut toutes les thérapies coûteuses et qui me faisait me sentir vivante. 


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B.O. du #1
Stubborn Heart - Do Tomorrow

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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