mercredi 24 juin 2015

#2

J’use inconsciemment de tous les stratagèmes pour m'éviter de mener une vie conventionnelle. Il existe pourtant, près de huit heures par jour, un monde auquel on ne peut échapper, si l’on veut avoir la chance de se plaindre d'être imposable, se nourrir, fumer, acheter occasionnellement de la drogue, chialer sur sa misérable existence, confortablement affalé sur son canapé d’angle acheté en trois mensualités chez Conforama.

Le monde du travail. Ce triangle des Bermudes où votre nature profonde et vos humeurs se doivent de rester au portique, alors que vous le savez très bien, vous êtes le héros d’une vie riche et bouleversante qui mériterait une adaptation cinématographique mise en scène par Xavier Dolan ou Terence Malick.

Dans la vraie vie je traine mes semelles sur la moquette entachée du siège d’un grand magasin parisien. Notre force en plus d’être centenaire et d’avoir, à mon avis la plus belle surface de vente du monde, est d’échapper encore un peu à un rachat du Quatar. J’ai eu la chance d’arriver à la toute fin d’une époque où les entreprises signaient des CDI sans craindre d’être pris en otage par ses salariés. On appelait ça la confiance.

Dans l’open space qu’ils ont cru bon de nous faire subir en brandissant le mot « convivialité », se mélangent stylistes, graphistes, acheteurs, gestionnaires, assistantes et modélistes. Les stylistes près des fenêtres afin de déterminer la pertinence du bleu moyen sur le bleu foncé pour l’encolure du pull maille de la collection prochaine, qu’on fera fabriquer en Chine, dans une usine qu’on croit certifiée ISO. A l’autre extrémité les acheteurs surmenés par la course à la rentabilité, la marge, les réunions de validation, les rendez-vous fournisseurs, les retards de production et un florilège de contraintes imputées à leur premier burn out.
Au centre les approvionneurs, ces gestionnaires de la quantité au module. Le temple du tableau croisé dynamique Excel où le soleil ne s'attarde jamais.

Dans l’open space, grouille une population très diversifiée aux caractéristiques poussées à l’extrême, ici principalement féminin où la femme enceinte est le seul élément permanent et où le pot de départ se fête à coup de Curly et de cidre chaud acheté au Franprix du coin.

Dans l’ordre décousu du stéréotype, on y trouve la râleuse compulsive, la castafiore, la pipelette insignifiante.  Il y a le bibelot, celle qu’on voit depuis 3 ans et dont on ne connait toujours pas la fonction. La sourde et muette, le matheux inquiétant profilé sérial killer, la féline sexy à la démarche chaloupée usant de ses charmes pour vous refiler un dossier litigieux, l’anorexique, l’alcoolique, la fille enrhumée à vie, les stagiaires sur-motivés, la cuisinière bien dans sa vie qui adore être encensée pour ses dernières expériences culinaires exposées dans un Tupperware en libre-service. La timide trop gentille qui ferait complexer mère Térésa, la chef tortionnaire qu’on veut voir mourir rapidement, la styliste toujours enjouée qui narre à haute voix sa dernière aventure, où comment elle s’est fait draguer par Vincent Cassel, Benjamin Biolay ou Louis Garrel qui l’a regardé du coin de l’œil, elle en est sûre, dans le dernier restaurant fashion où ils servent d’ailleurs un délicieux carpaccio agrumes, tiens regarde j’ai posté la photo sur Instagram. J’ai douze like.

Et puis il y a moi. La grande dodue tatouée qui s’habille comme un garçon. Sociologue de comptoir, gentille avec les nouveaux, souple avec les anciens. Qu’on surnomme Buzz l’éclair et dont le but premier est de balancer une vanne bien placée, de faire régner une bonne ambiance en dehors de tout tracas personnel. Celle qui part fumer sa clope à 11h00 et 16h08, adossée au mur de l’office, les yeux rivés sur le trafic en songeant tour à tour à ses amours, sa nouvelle voiture, où au bordel annoncé de la prochaine soirée lesbienne où elle ira traîner son sourire de façade en assistant à des scènes surréalistes.



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B.O. du #2
Lierau Endarson - oh sepurman - timboletti edit



A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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