jeudi 18 juin 2015

#1

Le réveil sonne. J’étire mes membres pour défroisser mon corps broyé par quelques heures de rêveries dégueulasses. Il existe un instant vierge de toute pollution mentale. Trois petites secondes de plénitude absolue immédiatement anéantie par ce foutu cinéma macabre et irrémédiablement suivi d’une avalanche de questions enragées et d’obligations plus communément appelées, la réalité.

Le rituel matinal est lent jusqu’à la première gorgée de café passable et bien trop allongé. Trois euros les trente dosettes. J’entends à la radio, s’énumérer les sujets du bac 2015 sans émotion jusqu’à « Suis-je ce que mon passé a fait de moi ? »

Flashback sur le conseil de cette fille qui me disait vendredi soir devant une bière tiède et quelques arachides, droit dans ses bottes, à l’aise sur sa chaise, son regard plongé dans le mien, qu'en amour, les responsabilités d’une rupture sont toujours partagées, c'est 50/50. J’ai marmonné un « Oui oui sûrement… » en n’ayant clairement aucune envie de m’accorder le moindre pourcentage de responsabilité dans cette statistique douteuse.

Je me suis tout de même concentrée sur mes failles juste après avoir appris que la dite statisticienne avait déjà entamé une phase d'approche avec mon ex.
Entre deux tentatives de suicides imaginaires, il a fallu calmer mes crises de tachycardie en  philosophant sur cette énigme, proposée à des millions de lycéens qui n’auront sûrement pas assez souffert pour être lucide.

J’ai tenté les bases freudiennes en remettant bien évidemment en cause le comportement parental. Atroce mais complètement salutaire.
Aurais-je été moins maternelle si je n'avais pas passé mon enfance à garder ma mère en vie, tirant son corps alcoolique entre la cuisine et la chambre. Ma confiance aurait-elle été renforcée si je n’avais pas attendu les signes de vie d'un père démissionnaire, les coudes déchirés par un rebord de fenêtre crasseux ? Je suis un diamant brut pour tout psychologue qui passera par là.

J'évoque le passé mais j'implore le temps. Cette donnée immatérielle qui pourrie ta chair et grise ton esprit. Le temps qui se modèle, et joue son rôle de tortionnaire en rejouant à l’infinie des scènes, sous tous les angles, les yeux ouverts, les yeux clos, dans ton lit, dans le métro, sous ta douche, et même en réunion, que tu le désires ou non: Quelques mèches blondes le long d’une nuque, un café renversé sur un lit, une empoignade, un index caressant une cicatrice, l’odeur du fromager de la rue Daguerre, une montagne écossaise, un regard azur, une danse de salon, une bataille d’oreillers, la mousse du bain sur un genou, la première minute angoissante d’un set, une engueulade au milieu d’un concert, un  fou rire sur une blague bidon, une baise improvisée dans une loge poisseuse, la lame d’un couteau pénétrant la chair d’une tomate juteuse, un baiser sur une épaule osseuse, un je t’aime sans réponse, une sieste d’été, une tape sur l’épaule en guise d’adieu.

Il y a cinq ans, je disparaissais de la toile pour essayer le bonheur discret pendant que le monde devenait complètement débile. Après des nuits gravées pour l’éternité sur pellicules où transpirait une mélodieuse aventure mélancolique, j’ai tenté  la vie normale des gens responsables. Trier mes poubelles, pisser sous la douche, égayer mes conversations, faire danser les gens, être à l’écoute et conseiller les amis avec l’aura d’un bouddhiste intégriste. 

Mais s’il est bien quelque chose que je regrette d’avoir laissé de côté, c’est bien cette épanchement littéraire qui vaut toutes les thérapies coûteuses et qui me faisait me sentir vivante. 


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B.O. du #1
Stubborn Heart - Do Tomorrow

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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