jeudi 16 juillet 2015

#6

Ligne 6. Métro aérien. Toutes les têtes, auparavant penchées sur les smartphones, se dressent vers la vue. La perspective est trop rare pour ne pas y prêter attention. Des bribes de tour Eiffel apparaissent et disparaissent derrière les bâtiments. Le jeu consiste à la chercher, à s’en émerveiller comme si c’était la première fois. Un semblant d’air frais s’engouffre par les meurtrières du wagon, le voyage parait agréable aux esprits léger.

Station Bir Hakeim. A quelques mètres, la maison de la culture du Japon, Chill expose. J’interromps sa conversation, je l’embrasse, elle a l’air heureuse. Plus adorable encore depuis qu’elle a appris à dire non.

Sécurité oblige. Un type ventru et suintant nous demande de déposer nos sacs et téléphones, là dans la corbeille. Il nous fait signe de passer sous l’engin qui ne doit pas sonner. C’est bon j’regarde pas dans vot’ sac, je suis rincé. Qu’il balance en s’essuyant le front.

Je cherche les raisons qui pousseraient un individu à attaquer l’endroit. Depuis janvier on a arrêté de comprendre.

Photographies post Fukushima. Clichés noirs et blancs reflétant la détresse d’un peuple unique et pudique, trop de fois victime du nucléaire.  Mais… Il naît de l’apocalypse quelque chose de pur. Toute vie finie par retrouver son chemin. J’y trouve un certain écho.

Quelques gouines passent le portique de sécurité. Je les reconnais à leur manière de nous regarder en chien de faïence. C'est une attitude très lesbienne de lorgner du coin de l'œil, presque une marque de fabrique. Il y a quelque chose de très primitif dans cette démarche. Est-ce que tu en es ? Voyons voir comment tu es fringuée. Quels sont les signes distinctifs qui me permettent de juger l'intérêt que j'aurais à t'adresser la parole. 
Je crois t'avoir déjà vu. D'un peu plus près je te reconnais. Je peux te sourire. Des soirées d’hiver, on en a passé ensemble. Souviens-toi, nous étions saoules. On avait l'air de bien s'entendre après ta première prise de MD. Je te faisais rentrer gratuitement, il arrivait même que je te paye des verres. Putain on s’aimait bien, entre 2h et 5h.

La dimension diurne offre une nouvelle lecture à toutes les rencontres noctambules. Celles qui survivent ont un parfum d’exception.

Po m’invite à siroter dans le bar d’à côté. Le serveur novice prononce très mal les mots et rebaptise nos breuvages. Dispélado et Monoco sont disposés sur la table qui longe la ruelle touristique.  

Elle partage avec moi son inquiétude sur le rencart amoureux. Son ventre noué à chaque réception de SMS. L'endroit où se retrouver, ce qu’elle doit dire, ce qu’elle doit porter, ce qu’elle doit boire, la couleur du rouge à lèvres, les thèmes à aborder, quand l’embrasser, comment l’embrasser.

Je tire fermement la dernière latte de ma Winston pour essayer de me rappeler ces sensations. C’était quand déjà ? Je la rassure, je savoure sa belle angoisse. 
C’est pour ce genre d’émotions que nous vivons. Le reste n’a aucune importance.

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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