jeudi 27 août 2015

#8

Salle d’attente de l’institut St Lazare. 
Une dizaine de personnes attend que le médecin prononce leurs noms haut et fort, l’air blasé. Il y a dans son  Madaaaaaaaaaame Michuuuuuuuuuuu  quelque chose de Pourquoi j’ai pas fait chirurgie putain…

Brochettes de patients, bras croisés, avachis, concentrés, inquiets, absents, désespérés.  Le type d’en face se réveille dès que sa tête tombe à la renverse. La fille à droite, angoissée, ronge ses ongles à sang. Le misogyne au bout, parle à la place de sa femme. Le jeune dans le coin, secoue la tête au rythme de sa musique que je devine entraînante. La femme du milieu est figée, yeux écarquillés, elle s’imagine le pire en s’auto diagnostiquant, elle a retourné tout le forum Doctissimo. Un lupus surement. 

Il y a ce type de 45 ans qui se prend pour le champion du monde de yoyo. Les traumatismes de l’enfance ont des répercussions inattendues.

Il est 13h. Je vous ai mis avec le docteur le plus rapide m’a dit l’assistante médicale. Je me suis souvenu de cette remarque après une heure d'attente.

Ma peau est brûlante et tendue. Trois heures de sommeil. Je tremble. Mon état oscille entre souffrance et bien être.
Je suis fatiguée mais j’ai pas envie de raccrocher. Que je m’entendais dire à 4h du matin.

Les transitions sont prodigieuses, elles sucrent notre existence, réparent l’âme et nous préparent à la prochaine grande histoire.

Le docteur scande mon nom. Je sursaute, manque de trébucher et entre dans son cabinet.
-Qu’est-ce qui vous arrive ? Marmonne t-elle sans me regarder.
-J’sais pas, j’ai des douleurs au niveau du foie depuis quelques mois. Et ça s’est empiré depuis une semaine. D’après Google c’est un cancer.

Elle n’a pas ri.
Elle tripote mon ventre pâte à modeler. Inspirez bien fort qu’elle dit avant de glisser ses doigts fermes sous mes côtes avec une force herculéenne. Et là ça vous fait mal ?
J'ai juste le foie au niveau de la glotte mais ça va.
Elle n’a toujours pas ri.

Une heure plus tard, la jeune infirmière me raconte comment un de ses patients s’est évanoui pendant sa prise de sang. Mon attention baisse, le poing serré, l’aiguille dans la veine. J'ai comme une forte envie de vomir sur sa blouse immaculée. Le relent d'un souvenir trop frais. 

Je serre les dents, je souris, je fais comme si j’étais forte pendant qu’elle me déleste du peu d'énergie vitale qu'il me reste.


Et puis, plus rien. Les douleurs ont disparues. Toutes les douleurs. Le moisi cérébral, le foie déglingué, l’intestin tordu, le cœur gâté.

Beaucoup de miracles en si peu de temps. 




B.O. du #8

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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