lundi 14 septembre 2015

#10

Des flèches en chatterton orange indiquent le chemin à suivre. C’est le plus grand squat de France. m’informe une fille qui veut bien faire. Alors je m’attarde. Chaque délabrement est une œuvre d’art. Le volume de la musique s’intensifie à mesure de mon avancement, c’est bien par là. Je ne connais personne ou presque. Une blonde est allongée sur l’un des canapés, les invités, déjà ambiancés, sont intimes et très à l’aise. On me présente, on donne ma bio, comme si j'avais l'intention être quelqu’un d’autre. 

Quelque part sur la planète, il y a ce type qui marche depuis des jours entiers. Il économise le fond d’eau qui clapote dans sa bouteille d’Evian déformée. Une dame courbée la lui a tendue quelques kilomètres plus tôt, avec une pomme et un sourire. Le visage nourrissant d’une âme charitable.
Sa flèche à lui, c’est cette marée humaine. Ce flot incessant de viandes sur pattes qui a l’air de savoir où aller. Le bruit du gravier écrasé sous les godasses usées pour seule mélodie.

Balcon colossal, horizon parisien, chaises branlantes, jambes croisées, clope sur clope, verre sur verre. J’entame une discussion philosophique avec un type chimiquement illuminé. Il me parle des étoiles, de la durée de notre existence misérable et du départ de Claire Chazal. L'esprit loufoque a son importance lorsqu'il faut causer de la grandeur de l'univers et finir sur l'infiniment absurde. Je suis malléable à souhait, j'ai réponse à presque tout. Le mec offre son champagne et partage sa coke. Son allure est noble, ses poches sont pleines, ses cheveux structurés, le port de sa veste est irréprochable. Je l’intrigue sur bien des points, mais il a la délicatesse de ne rien explorer lorsque mes yeux se plongent dans le vague.

 

Le type qui marche est syrien. Sa cheville droite le fait souffrir depuis qu’il a tenté de rattraper le voleur de son sac à dos dans lequel il avait stocké tout ce qu’il considérait comme essentiel. Ses poches sont vides, son pull est sale et ses cheveux gras. Il tient dans sa main, un carton qui devrait le protéger des barbelés qu’il s’apprête à traverser.

Il inspire profondément. Ce carton un peu humide, il l’a récupéré sur le bord de la route, juste à côté d’une femme, recroquevillée sur le flanc droit, qui pleurait de ne plus en pouvoir. Un goût de larmes assez proche du sang. Il a voulu lui parler. Lui-même a pleuré sur le flanc gauche la nuit précédente, juste après avoir entendu raisonner la voix chevrotante d’un homme épuisé qui disait : Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse. 



B.O. du #10



lundi 7 septembre 2015

#9

Le métro ne redémarre pas à sa cadence habituelle. Il stagne, comme s'il nous forçait à nous attarder. Sur l'affiche 4x3, une jolie fille s'apprête à porter à sa bouche un liquide éclaboussant les paumes de ses mains. Bouche entrouverte, la connotation sexuelle est partout. Le titre annonce "Vivre l’ivresse de la vie". Campagne Mauboussin 2015. Rictus de 9h10.

Il y a ce jeu stupide qui consiste à prendre un livre au hasard, à faire glisser les pages le long de son pouce, s'arrêter sur l'une d'elles, fermer les yeux, déposer l'index sur le premier mot venu, le lire et y voir une signification. Le résultat trouvera immanquablement un écho à votre situation. La force de la conviction.

L'interprétation nous est propre. Elle trouve sa source dans notre état d'esprit, notre vécu, nos attentes.
Il en est de même des rencontres.
Une histoire pourra se raconter à l'infini, sous tous les angles, conjuguée à tous les temps. Certains instants seront mis en lumière, tandis que d'autres seront totalement occultés pour le bien de l'intrigue. 

Le banal, encore lui, ne s'est finalement jamais installé. (merci de suivre)
Il a fallu quelques verres, beaucoup de rires et des danses improvisées sur le parquet brûlant d'un appartement en hauteur, pour que nos lèvres, qui ne faisaient que s’activer depuis sept bonnes heures, finissent par se calmer et se rencontrer.

Tous les scénarios avaient été envisagés. De la grosse production au film d’auteur. Bien que son talent soit irréprochable, le film en plan séquence que nous avons joué n’aura aucune audience.
Il sent la sauge, il a le goût du vin, de la cachaça et du champagne, la finesse de mes cheveux entre ses doigts, l’acidité d’une sécrétion savourée sur un index, la fermeté d’une empoignade, la découverte d’une chair célèbre sur une âme anonyme, la maladresse de l’inconnu, l'indécence de ma connerie, la fraîcheur de son visage au creux de mon cou, l'acidité de l'éphémère.

Diffusion unique de la pellicule thérapeutique, dont l'usage individualiste a fait renaître la symbolique profonde d'un égo retrouvé.

A ce jeu stupide du livre, je suis tombée sur le mot "Transition".



B.O. du #9

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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