lundi 26 octobre 2015

#12

Samedi 8h30. Sonnerie de l’horreur, je frotte mes paupières, j’étire mes membres, je recentre mes pensées, encore engluée dans un rêve où je frappais quelqu’un avec mes bras en mousse.
Pointes des pieds sur sol gelé, je suis en éveil. Relever le store, ouvrir la fenêtre, scruter le ciel. Fraîcheur de fin d’octobre en pleine face. Les chevilles craquent jusqu’à la douche. Manteau d’eau chaude, mousse de savon. Je me jette un premier regard dans le miroir pour me rappeler de quoi j’ai l’air et estimer le temps nécessaire pour être présentable. Vieillir c’est y consacrer chaque jour un peu plus de temps.

Fip en fond sonore. Dosette de café noir, un sucre, je touille, je m’assoie, j’avale. Je fais dérouler les fils d’actualités des réseaux sociaux sans m’attarder. Comme tous les weekends, une victime de la nuit perd son portable et nous le fait savoir, au cas où nous aurions encore l’occasion de nous appeler et de se raconter des choses. Hormis nos mères, on n’appelle plus jamais personne.

Parvis de la mairie de Vincennes. Des attroupements se forment. J’essaye de deviner lequel appartient au mariage auquel je dois assister. J’y reconnais une puis deux personnes. Meilleure amie s’agenouille pour parler à sa fille, dont la passion pour les feuilles mortes vaut bien la création d’un herbier.
Je fais semblant de trouver cette situation complètement normale. Nos copines de soirées se marient. Alors je m'interroge. 
Qu’est-ce qui m’a poussé à refuser d’enfiler le costume d’adulte qui m’attendait au rayon responsabilité ?

Pendant que toute la tribune écoute sagement les premiers sermons dans un décors grandiose aux moulures de la République Française, que les cœurs des mariées s’emballent, que les larmes des parents s’apprêtent à fondre sur la peau rugueuse de leurs joues brûlantes, je m’approche au plus près d’un florilège d’émotions que je ne vivrais jamais. Piégée par ma peur de l’engagement, réchauffée par cette douillette couverture qu’est la marginalité.

« Pas trop dur de te lever ce matin ? Tu es sortie hier soir ? (...) Tu me fais marrer avec les photos de tes nanas… »

En bas des marches, pendant que les mariées fraîchement baguées se font photographier, on me prête une vie que je n’ai pas. Il n’existe aucun compromis entre ce qu’on pensait savoir de vous et ce que vous devenez. Ce à quoi vous aspirez pendant que le temps s’écoule et que vous persistez à ne pas vous appeler, parce que vous pensez tous savoir des autres grâce à Facebook.

Pourtant, la veille ressemblait à cet après-midi de 2005, où avec Meilleure amie nous visitions avec excitation, la salle destinée à accueillir la plus grosse soirée lesbienne de Paris. Celles qui savent devraient s'en rappeler.

Dix ans plus tard, notre assurance nous a obligés à poser plus de questions à notre charmante interlocutrice. Du prix des consommations, aux sorties de secours. C’est très laid une boite de nuit en plein jour. Fauteuils éventrés, murs lacérés. Il n’existe pas un endroit où quelqu’un n’a pas vomi. Le reflet de nos âmes
C’est pourtant dans cette effluve de crasse que je peux d’ores et déjà vous prédire une des plus excitantes soirées LGBT de 2016. 
Mais ça, je vous l'expliquerai dans une tribune dédiée.


B.O. du #12

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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