lundi 28 décembre 2015

#17

J’emballe à la hâte le dernier cadeau que je glisse dans le grand sac où se trouve déjà tous les autres, soigneusement rangés. Une hotte de fortune estampillée FNAC sur les côtés.

J'ai passé bien assez de réveillons seule pour savoir que l'esprit de Noël pèse plus lourd que les 21 grammes que l'on attribue au poids de l'âme.
Qu’il est ardu de rassembler les pièces d’un puzzle dont les angles usés ne s’emboitent plus. On essayera de ne pas s’attarder sur les pièces manquantes, mais on y reviendra entre le plat et le dessert.

Dans la cuisine, ma mère transperce le gigot de son couteau pour y fourrer des morceaux d’ail. Casques sur les oreilles, elle crie « Hein ? Quoi ? J’écoute RTL ! »
Les habitudes indécrottables des solitaires. Quand bien même avons-nous l’impression de lui faire plaisir en lui faisant partager un moment collégiale, elle continue d’agir comme si nous n’étions pas là. Son monde se retrouve alors, emmerdé par les cris, chahuté par les enfants, prisonnier des contraintes liées à la vie en communauté.
Sur la table est disposé le nécessaire pour l’atelier hors d’œuvres :Œufs de lompes, Tamara, pain d’épices, roquefort, saumon, jambon… « Est-ce que c’est bien comme ça ? » Les nièces tartinent les petits pains avec une certaine minutie. Ici comme ailleurs, les hommes brassent de l’air, traversent la pièce de long en large sans but ultime et proposent de l’aide une fois que tout est terminé.

Sur le tard, déjà repu d’une entrée costaud et après avoir évoqué une fois de plus l’absence du géniteur, ce mâle plus tellement alpha, qui n’a pas daigné savoir si je ne m’étais pas pris une balle dans la gueule en novembre dernier, est arrivé le moment fatidique d’étaler les opinions politiques. C’est au bout de la seconde bouteille que l’on se croit capable de résoudre tous les problèmes de cette planète à coup de phrases faciles, de raccourcis moisis et d’interprétations hâtives, confit d’oignons entre les dents.

Il me faut monter le ton très haut pour recadrer les propos nouvellement fasciste de l’oncle qui subit une Zemmourite sévère. Je reconnais cette maladie à la fièvre allergique qui fait naître une céphalée fulgurante, suivi d’une pulsion meurtrière calmée par la technique de respiration traditionnellement utilisée lors des accouchements et plus communément appelée, « la technique du petit chien ».
Point de rupture atteint, je ne peux ni supporter ses théories fumeuses sur le potentiel terroriste de chaque réfugié syrien, ni tolérer ses propos antisémites sous couvert d’un « Mais c’est important de se poser les bonnes questions. »

Pendant qu’autour de la table, on déballe quelques cadeaux afin d’évacuer cet air vicié, apparaît alors entre mes mains une BD tombant à point nommé. L’oncle dit : « Tu as eu quoi ? Montre c’est quoi ? Ah… oui.. ok… »
On peut lire sur la couverture « Riad Sattouf - L’Arabe du futur. »

21h37,  sur le boulevard Ordener se libère devant moi, une jolie place de parking dans laquelle j’engouffre ma caisse, me pensant comme à chaque fois, super chanceuse. Ce leurre.
L’appartement qui accueille l’anniversaire de Chloé est spacieux. Nous sommes quelques jours avant le réveillon. Je remercie l’hôte de me recevoir. J’aime assez ça, la politesse. Nous serons la dernière génération à en user. Le balcon semble pencher, alors j’évite de regarder vers le bas pendant que je tiens une conversation sur l’identité Corse avec une inconnue qui le devient chaque minute un peu moins. Camille est malade, elle est contagieuse, elle n’embrasse personne. Il lui faudra le répéter à chaque nouvel arrivant jusqu’à ce qu’on finisse par s’enlacer sur du Britney Spears, quelques heures plus tard. « Oh pis merde ! » qu’on criera dans un élan d’affection général. Je tomberai malade 48 heures plus tard.

Sur le bar, les vivres sont abondantes. Dans le frigo, les bouteilles s’entrechoquent. Sur nos verres, des étiquettes personnalisées. J’ai pioché Loana, j’ai discrètement changé pour Bidule.

Il existe dans toutes les soirées, qu’elles soient fastueuses, qu’elles soient somptueuses, cet instant neutre régi par la dignité, où les invités s’écoutent et se contiennent. Cette heure où danser sur l’inacceptable est impensable. Cette heure où rien ne tangue encore, ni le corps, ni l’espace. C’est une team majoritairement Vanity Fair qui grouille, une population vive et ouverte, un microcosme arty encore épargné par la droitisation et avec lequel il est bon de converser, d'évoquer l'absurde comme l'important.

A ma droite s’agite Isabelle avec laquelle je finis par discuter, coincée entre une chaise haute qui n’a pas sa place et un type à chapeau s’acharnant à inventer un cocktail imbuvable. Je lui raconte combien son travail sur Camweb est particulièrement intelligent et bien écrit. L'instant neutre arrive à son terme lorsque les premiers verres se renversent sur mes pompes. Entre deux éclats de rires et une danse improvisée, elle conseille. Les gens qu’il faut forcément côtoyer, ceux qui viendront d’eux-mêmes, attirés par le bruit du filon à exploiter et surtout oui surtout, ceux qu’il faut éviter. Elle a l’œillade de celle qui doit faire la fête maintenant, sur le champ, sans réserve, éreintée par une maternité récente, et une carrière à rediriger.

Je ne le connais que trop bien ce regard. J’ai passé trop de temps à être moi-même alors que je pouvais devenir quelqu’un.


B.O. du #17

POINT PRESSE: J'ai été interviewée par le site, Les Biches. Si tu te fais chier, ou que t'as vraiment envie d'en savoir plus sur ma vie, mon oeuvre, tu peux la lire ici.

mercredi 9 décembre 2015

#16

La puissance du vin vient frapper ma glotte et manque de me faire tousser. Je déglutis juste avant de lui dire : « Tu sais moi l'amour c'est fini jusqu'à nouvel ordre. Je deviens tellement débile quand j'aime que je préfère me concentrer sur mes projets."
Combustion instantanée de l’organe moteur. Comme si je croyais vraiment à ce que je disais. Comme si j’allais me suffire à moi-même. Comme si j'allais écrire le livre du siècle, organiser la soirée de l’année. Comme si j'allais combler les besoins de l'humanité. "Non vraiment j'ai été plus productive en 6 mois que je ne l'ai été ces 2 dernières années. Mais ça ne m'empêche pas de baiser celles que je juge susceptible de l'être."  Sur cet argument imparable, elle n'a pu rétorquer.

Une heure plus tôt, vent d’automne dans les gencives. J’accélère le pas pour retrouver Ava qui poirote devant le Gibus et m’invite à me presser d’avantage avec un « Qu’est-ce que tu fous ? » jusqu’à ce que mon corps interrompe sa course devant le parterre de bouquets destiné à honorer la mémoire des victimes des attentats. Je suis devant le Bataclan. Là où tout a commencé pour moi, là où tout s’est terminé pour d’autres. Je prends une photo, je l’efface, j’en prends une autre que je crois meilleure. Je m’impose des gestes inutiles pour éviter de succomber à l’émotion. On a tellement pleuré sur ce trottoir qu’il en a poussé des fleurs.
Des touristes s’attardent sur les portraits qu’on a pris soin d’accrocher afin qu’à défaut d’oublier l’horreur, on n’oublie pas leurs visages. Où vont se loger les larmes qui ne coulent pas ?
Un SMS me rappelle à ma mission, il faut que j’avance, il faut continuer à marcher. La symbolique est forte.

Derrière la grille du Gibus, à contre-jour, Mathilda sourit, tend ses bras et m’enlace. Nous empruntons un dangereux escalier. Il est question du shooting destiné à la communication visuelle des soirées Possession. Nous avons le privilège du silence sur un dancefloor vide en attente d’être sali. Dans quelques heures, une certaine population viendra y perdre l’esprit.

Dans un coin reculé, la noirceur profonde contraste avec la lumière éblouissante et surréaliste du flash surmontant un appareil photo lui-même trônant sur un trépied. Enzo me dit que c’est à moi, que je dois m’assoir sur le cube géant, ne pas sourire, me tenir plus droite, garder les yeux bien ouverts, voilà c’est bon, attends on en refait une autre. Small talk pendant que nous remettons nos manteaux. On remonte à la surface, on s’enlace, on se reverra bientôt et surtout qu'on n'oublie pas de prendre soin de nous.

Ava propose que nous nous rendions dans un bar près du canal dans lequel officie un de ses amis. Léonard, tout sourire se tient derrière le bar. La tribulation des heureuses coïncidences. Lui qui, 2 semaines plus tôt déposait de la poudreuse teintée sur la peau des modèles, remplira sans discontinuer nos verres avec la même générosité. Nos coudes grattent le comptoir pendant plusieurs heures. Il fait bon vivre au Sésame. Ava, assise en tailleur et chapka retroussée sur la tête, me raconte la difficulté d’être atypique au cinéma, l’avantage de l’être au théâtre et l’importance que cela a dans la chanson. Son esprit loufoque se marie parfaitement avec le vin italien.

Frida Kahlo ouvre la porte de la maison. Nous entrons sans que personne ne s’inquiète de savoir qui nous sommes, nous infiltrons les convives, occupés à danser, parler fort, s’embrasser où se servir du vin rouge bon marché.
Cette situation a commencé à exister après qu’Ava ai prononcé les mots : « J’ai une soirée chez des altermondialistes à Montreuil. Viens si tu veux. »

On accède avec difficulté à la cuisine. Je presse quelques citrons pour diluer la tequila pendant qu’on m’annonce qu’il s’agit d’une soirée déguisée. J’avale mon verre d’un trait. Frida Kahlo n’était donc pas Frida Kahlo. Traquenard absolu. Dans la pièce principale les looks divergent. J’évite tout commentaire sur la décoration intérieure au cas où je me tiendrais maladroitement à côté de l’hôte dont je ne connais ni le nom, ni le visage.
L’ambiance est chaleureuse. Il y a le garçon qui aime l’expérience inédite des collants sur sa peau. La lesbienne à bonnet qui tire la tronche et nous regarde de travers pour se donner une contenance. Un grand classique. La fille qui a éclaté le budget paillette. Le cow boy de service, la soubrette enrobée, le clown low cost, et le type auquel on n'ose pas demander s’il s’agit de ses vrais cheveux afin d’éviter toute vexation. « Tahiti Bob c’est ça ? » Son silence laisse entendre que j’aurais tort d’insister.

A l’étage j’entame une attaque frontale sur un joli minois penché sur un téléphone de dealer. L’humour est l’arme de toutes les approches. L’écho de ses rires rebondit sur les marches de l’escalier que je redescends pour laisser en suspend mon intérêt et y revenir quand ce sera le bon moment. Laisser un gout d’inachevé fait toujours naître l’intérêt.
« Mais t’aimes bien les hétéros toi en fait… » me balance Ava en déhanchant son body en dentelle sur un titre oublié de New Order, qu’un ami poète venait de lancer dans les enceintes en s’improvisant Dj Youtube.

« J’ai un goût assez prononcé pour l’inaccessible. »


B.O. du #16



mardi 1 décembre 2015

#15

Je suis arrivée avec un bon quart d’heure d’avance au rendez-vous qu’on s’était tous fixé chez Florent, avec l’appréhension que certains se désistent, sous l’emprise de la paralysie générale. J’ai lu ici et là qu’il fallait continuer à faire la fête, mais il a fallu trier entre les prêches de résistance et les discours mercantiles. Le vice du profit s’acoquine souvent au malheur.

Parce qu’une fois attablée en terrasse, par besoin de souffler et non par esprit conquérant soyons honnête, mon premier réflexe a été de vérifier toutes les issues possibles si quelques balles venaient à fendre l’air en ma direction. « Vu comment t’es placée, je crois que t’y passeras la première. » Blague morbide en vue d’apaiser la tension et qui fera rire jusqu’à la prochaine rafale qu’on sait imminente.

Je me suis interrogée sur le maintien du shooting destiné à la promotion de notre soirée Amour Sauvage. J’avais le choix entre continuer à fédérer où me mettre en boule sous ma couette en écoutant 37 fois par jour Nos joies répétitives de Pierre Lapointe. Une semaine, c’est le temps nécessaire pour que la boule dans la gorge glisse jusqu’au ventre.
Alors on l'a fait.

Léonard installe son matériel, me montre les feuilles d’or qu’il pourrait appliquer et dispose sa palette de fonds de teint précautionneusement. Je débouche une bouteille, il est 14h, je m’enfile deux verres d’affilée pour trouver la force de feindre la bonhomie.

Je filme, je tremble un peu. Pauline me présente sa nouvelle petite amie sur laquelle il faudra que j’ai un avis. Karina savoure la délicatesse de Léonard dont les pinceaux glissent sur ses pommettes comme des caresses sur un nouveau né. Géraldine parsème l’air de ses bonnes vibrations londoniennes. Nicol s’étire les membres supérieurs. Mathilde règle son appareil photo. Jordan prend la pose avec assurance et Florent n’en perd pas une miette.
Je rêve de bras de huit mètres qui les enlaceraient tous. J’imagine des discours affectueux. Quelques mots qui exprimeraient ce qu’ils ont insufflé à ma vie sans rien laisser paraître. Celui qui m’a fait confiance, celle qui m’a soutenue, celle qui m’a réveillée, celui qui n’a pas oublié. Au lieu de ça, je remplis les verres, je filme, je tacle et je me noie dans ma pudeur. Je n'ai pas su leur promettre autre chose que de les rendre beaux. 
(Le résultat est à voir ici )

Deux cent mètres. C’est approximativement la distance entre la sortie de métro Bonne Nouvelle et l’entrée du Delaville Café. Un trajet interminable lorsque, inondée de questions, celle qui remonte entre toutes s’inscrit en lettres de néons aussi violemment que le nouvel éclairage du grand Rex : Est-ce vraiment une bonne idée de se revoir ?
Quels sujets aborder lorsqu’on a 10 ans à updater ? Débuter par ce qui nous avait fâché. Donner les noms de tous ceux et celles avec qui on a couché. Parler des emplois que l’on a occupé. Nommer les rues où l’on a habité. Raconter la vie des autres. Rire sur les scoops improbables. Critiquer les dernières séries. Admirer la journaliste influente qu’elle est devenue. S'inquiéter des livres que je n’ai jamais écrit.

« Première table à droite en rentrant sur la terrasse. »  1 nouveau message.  Nous sommes 6 jours avant les attentats.

Nora se redresse. Nora sourit. Mes doutes s’estompent à la première bise. Elle est encore plus jolie. Le temps efface bien des choses, mais la beauté, c’est ce qui s’oublie en dernier. Si cette rencontre s’était jouée dans un film, la séquence aurait été entrecoupée de flashback insolites. Entre deux gorgés de mojito, gros plan sur une mezzanine en bois cognant contre un mur sous l’impulsion de mouvements de bassin, alors que j’entre discrètement dans la pièce pour récupérer un paquet de clopes. Au milieu de ses péripéties chez Slate, plan serré sur ses yeux humides alors que je traîne dans le salon, ma valise de 30 kilos, prête à partir vivre à Montréal et pensant la laisser entre de bonnes mains.

A propos des mots, il y a eu débat. Sur l’écrivain que je ne suis pas devenu. Sur les désastres du bonheur sur l’inspiration. Sur tous les blogueurs influents qui n’influencent plus. Et sur celle qui a tout réussi avec talent.

Dernier métro, le SMS « c’était cool ». L’esprit grisé par ces retrouvailles, je lui demande de faire revivre Sskizo. Je crois qu’au fond, en plus du plaisir de la lire à nouveau, je n’avais pas envie d’être la seule à revenir.


B.O. du #15

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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