mardi 1 décembre 2015

#15

Je suis arrivée avec un bon quart d’heure d’avance au rendez-vous qu’on s’était tous fixé chez Florent, avec l’appréhension que certains se désistent, sous l’emprise de la paralysie générale. J’ai lu ici et là qu’il fallait continuer à faire la fête, mais il a fallu trier entre les prêches de résistance et les discours mercantiles. Le vice du profit s’acoquine souvent au malheur.

Parce qu’une fois attablée en terrasse, par besoin de souffler et non par esprit conquérant soyons honnête, mon premier réflexe a été de vérifier toutes les issues possibles si quelques balles venaient à fendre l’air en ma direction. « Vu comment t’es placée, je crois que t’y passeras la première. » Blague morbide en vue d’apaiser la tension et qui fera rire jusqu’à la prochaine rafale qu’on sait imminente.

Je me suis interrogée sur le maintien du shooting destiné à la promotion de notre soirée Amour Sauvage. J’avais le choix entre continuer à fédérer où me mettre en boule sous ma couette en écoutant 37 fois par jour Nos joies répétitives de Pierre Lapointe. Une semaine, c’est le temps nécessaire pour que la boule dans la gorge glisse jusqu’au ventre.
Alors on l'a fait.

Léonard installe son matériel, me montre les feuilles d’or qu’il pourrait appliquer et dispose sa palette de fonds de teint précautionneusement. Je débouche une bouteille, il est 14h, je m’enfile deux verres d’affilée pour trouver la force de feindre la bonhomie.

Je filme, je tremble un peu. Pauline me présente sa nouvelle petite amie sur laquelle il faudra que j’ai un avis. Karina savoure la délicatesse de Léonard dont les pinceaux glissent sur ses pommettes comme des caresses sur un nouveau né. Géraldine parsème l’air de ses bonnes vibrations londoniennes. Nicol s’étire les membres supérieurs. Mathilde règle son appareil photo. Jordan prend la pose avec assurance et Florent n’en perd pas une miette.
Je rêve de bras de huit mètres qui les enlaceraient tous. J’imagine des discours affectueux. Quelques mots qui exprimeraient ce qu’ils ont insufflé à ma vie sans rien laisser paraître. Celui qui m’a fait confiance, celle qui m’a soutenue, celle qui m’a réveillée, celui qui n’a pas oublié. Au lieu de ça, je remplis les verres, je filme, je tacle et je me noie dans ma pudeur. Je n'ai pas su leur promettre autre chose que de les rendre beaux. 
(Le résultat est à voir ici )

Deux cent mètres. C’est approximativement la distance entre la sortie de métro Bonne Nouvelle et l’entrée du Delaville Café. Un trajet interminable lorsque, inondée de questions, celle qui remonte entre toutes s’inscrit en lettres de néons aussi violemment que le nouvel éclairage du grand Rex : Est-ce vraiment une bonne idée de se revoir ?
Quels sujets aborder lorsqu’on a 10 ans à updater ? Débuter par ce qui nous avait fâché. Donner les noms de tous ceux et celles avec qui on a couché. Parler des emplois que l’on a occupé. Nommer les rues où l’on a habité. Raconter la vie des autres. Rire sur les scoops improbables. Critiquer les dernières séries. Admirer la journaliste influente qu’elle est devenue. S'inquiéter des livres que je n’ai jamais écrit.

« Première table à droite en rentrant sur la terrasse. »  1 nouveau message.  Nous sommes 6 jours avant les attentats.

Nora se redresse. Nora sourit. Mes doutes s’estompent à la première bise. Elle est encore plus jolie. Le temps efface bien des choses, mais la beauté, c’est ce qui s’oublie en dernier. Si cette rencontre s’était jouée dans un film, la séquence aurait été entrecoupée de flashback insolites. Entre deux gorgés de mojito, gros plan sur une mezzanine en bois cognant contre un mur sous l’impulsion de mouvements de bassin, alors que j’entre discrètement dans la pièce pour récupérer un paquet de clopes. Au milieu de ses péripéties chez Slate, plan serré sur ses yeux humides alors que je traîne dans le salon, ma valise de 30 kilos, prête à partir vivre à Montréal et pensant la laisser entre de bonnes mains.

A propos des mots, il y a eu débat. Sur l’écrivain que je ne suis pas devenu. Sur les désastres du bonheur sur l’inspiration. Sur tous les blogueurs influents qui n’influencent plus. Et sur celle qui a tout réussi avec talent.

Dernier métro, le SMS « c’était cool ». L’esprit grisé par ces retrouvailles, je lui demande de faire revivre Sskizo. Je crois qu’au fond, en plus du plaisir de la lire à nouveau, je n’avais pas envie d’être la seule à revenir.


B.O. du #15

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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