mercredi 9 décembre 2015

#16

La puissance du vin vient frapper ma glotte et manque de me faire tousser. Je déglutis juste avant de lui dire : « Tu sais moi l'amour c'est fini jusqu'à nouvel ordre. Je deviens tellement débile quand j'aime que je préfère me concentrer sur mes projets."
Combustion instantanée de l’organe moteur. Comme si je croyais vraiment à ce que je disais. Comme si j’allais me suffire à moi-même. Comme si j'allais écrire le livre du siècle, organiser la soirée de l’année. Comme si j'allais combler les besoins de l'humanité. "Non vraiment j'ai été plus productive en 6 mois que je ne l'ai été ces 2 dernières années. Mais ça ne m'empêche pas de baiser celles que je juge susceptible de l'être."  Sur cet argument imparable, elle n'a pu rétorquer.

Une heure plus tôt, vent d’automne dans les gencives. J’accélère le pas pour retrouver Ava qui poirote devant le Gibus et m’invite à me presser d’avantage avec un « Qu’est-ce que tu fous ? » jusqu’à ce que mon corps interrompe sa course devant le parterre de bouquets destiné à honorer la mémoire des victimes des attentats. Je suis devant le Bataclan. Là où tout a commencé pour moi, là où tout s’est terminé pour d’autres. Je prends une photo, je l’efface, j’en prends une autre que je crois meilleure. Je m’impose des gestes inutiles pour éviter de succomber à l’émotion. On a tellement pleuré sur ce trottoir qu’il en a poussé des fleurs.
Des touristes s’attardent sur les portraits qu’on a pris soin d’accrocher afin qu’à défaut d’oublier l’horreur, on n’oublie pas leurs visages. Où vont se loger les larmes qui ne coulent pas ?
Un SMS me rappelle à ma mission, il faut que j’avance, il faut continuer à marcher. La symbolique est forte.

Derrière la grille du Gibus, à contre-jour, Mathilda sourit, tend ses bras et m’enlace. Nous empruntons un dangereux escalier. Il est question du shooting destiné à la communication visuelle des soirées Possession. Nous avons le privilège du silence sur un dancefloor vide en attente d’être sali. Dans quelques heures, une certaine population viendra y perdre l’esprit.

Dans un coin reculé, la noirceur profonde contraste avec la lumière éblouissante et surréaliste du flash surmontant un appareil photo lui-même trônant sur un trépied. Enzo me dit que c’est à moi, que je dois m’assoir sur le cube géant, ne pas sourire, me tenir plus droite, garder les yeux bien ouverts, voilà c’est bon, attends on en refait une autre. Small talk pendant que nous remettons nos manteaux. On remonte à la surface, on s’enlace, on se reverra bientôt et surtout qu'on n'oublie pas de prendre soin de nous.

Ava propose que nous nous rendions dans un bar près du canal dans lequel officie un de ses amis. Léonard, tout sourire se tient derrière le bar. La tribulation des heureuses coïncidences. Lui qui, 2 semaines plus tôt déposait de la poudreuse teintée sur la peau des modèles, remplira sans discontinuer nos verres avec la même générosité. Nos coudes grattent le comptoir pendant plusieurs heures. Il fait bon vivre au Sésame. Ava, assise en tailleur et chapka retroussée sur la tête, me raconte la difficulté d’être atypique au cinéma, l’avantage de l’être au théâtre et l’importance que cela a dans la chanson. Son esprit loufoque se marie parfaitement avec le vin italien.

Frida Kahlo ouvre la porte de la maison. Nous entrons sans que personne ne s’inquiète de savoir qui nous sommes, nous infiltrons les convives, occupés à danser, parler fort, s’embrasser où se servir du vin rouge bon marché.
Cette situation a commencé à exister après qu’Ava ai prononcé les mots : « J’ai une soirée chez des altermondialistes à Montreuil. Viens si tu veux. »

On accède avec difficulté à la cuisine. Je presse quelques citrons pour diluer la tequila pendant qu’on m’annonce qu’il s’agit d’une soirée déguisée. J’avale mon verre d’un trait. Frida Kahlo n’était donc pas Frida Kahlo. Traquenard absolu. Dans la pièce principale les looks divergent. J’évite tout commentaire sur la décoration intérieure au cas où je me tiendrais maladroitement à côté de l’hôte dont je ne connais ni le nom, ni le visage.
L’ambiance est chaleureuse. Il y a le garçon qui aime l’expérience inédite des collants sur sa peau. La lesbienne à bonnet qui tire la tronche et nous regarde de travers pour se donner une contenance. Un grand classique. La fille qui a éclaté le budget paillette. Le cow boy de service, la soubrette enrobée, le clown low cost, et le type auquel on n'ose pas demander s’il s’agit de ses vrais cheveux afin d’éviter toute vexation. « Tahiti Bob c’est ça ? » Son silence laisse entendre que j’aurais tort d’insister.

A l’étage j’entame une attaque frontale sur un joli minois penché sur un téléphone de dealer. L’humour est l’arme de toutes les approches. L’écho de ses rires rebondit sur les marches de l’escalier que je redescends pour laisser en suspend mon intérêt et y revenir quand ce sera le bon moment. Laisser un gout d’inachevé fait toujours naître l’intérêt.
« Mais t’aimes bien les hétéros toi en fait… » me balance Ava en déhanchant son body en dentelle sur un titre oublié de New Order, qu’un ami poète venait de lancer dans les enceintes en s’improvisant Dj Youtube.

« J’ai un goût assez prononcé pour l’inaccessible. »


B.O. du #16



A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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