vendredi 22 juillet 2016

#27

Robert, 57 ans, cheville gauche relevée en arrière, file droit et me dépasse sur la rue pavée de la Villette qui mène à la Folie. Il met fin à sa balade et pivote sa trottinette sur sa béquille. Notre niveau de confort est atteint. Je connais son nom et son âge parce qu’il m’a demandé, mon nom et mon âge peu après m’avoir réclamé du feu. Il s’est senti obligé de m’informer de son identité, au cas où ça aurait de l’importance, au cas où, je le recroiserais, au cas où, je le gratifierais d’un petit : Merci Robert, c’était bien cool cette petite pipe !  assurément redevable de lui avoir sucé l’excroissance derrière un buisson.

 

C’est lorsque les jours rallongent et que la température augmente que les vicelards en ruts sont les plus actifs, s’autorisant à accoster tout ce qui a une chatte en s’acharnant, on ne le sait que trop bien, sur celles qui portent des jupes. La seule chose qui différencie un homme d’un violeur n’est pas la loi, mais l’éducation. C’est la réponse à toutes les conneries qu’il serait tenté de commettre, sous l’impulsion de son ignorance, de ses peurs où de ses instincts primaires.

 

Robert est mal tombé. Robert a une gueule à mal tomber. Ça te plairait toi qu’un gros dégueulasse t’accoste pour te proposer un petit doigt dans le cul ?

Oh tu sais, faut pas croire que j’suis pas ouvert ma petite dame, je vote Mélenchon. Qu’il réplique en remontant sur son engin direction Corentin Cariou, à la recherche d’une nouvelle proie.

 

Les Fatboy sont tous investis sur la grande terrasse d’A la folie. Corps étalés, fond de bière dans les gobelets en plastique consignés. Cette nouvelle mode infernale tirée des festivals. Prétextant mettre ça sur le compte de l’écologie tout en misant sur tous ceux qui seront trop épuisés de faire la queue pour revoir l’ombre d’une pièce d’un euro.

Ca ferme les yeux, respire lentement, la clientèle est à l’aise. Je traverse l’assemblée, dépose mon matériel derrière la cabine du dj, connecte la carte son, allume le Mac. Laurent, qui tournoyait depuis un moment sur le dance floor, s’avance vers moi, se présente en tendant une joue. Il est la moitié d’Eustache McQueer, le groupe que j’ai invité à performer pour cette nouvelle édition d’Amour Sauvage.

En attendant l’arrivée de Joël, l’autre moitié, il déploie sa valise, s’interroge sur le branchement, inspecte le retour son, tourne les enceintes. Il se raconte un peu pendant que je me siffle un coca post hangover, pour cause d’anniversaire improvisé, fêté la veille au Supersonic. Je me suis alors dandinée sur Inigo Montaya tout en me faisant offrir caipi sur caipi en guise de cadeau de dernière minute. Rentrer saoule sans baiser. C’était pourtant à ma portée. Une année de plus, il n’y a vraiment rien à célébrer.

 

Joël, barbe rose, étale de la chantilly sur un gâteau allemand, grimpe sur une table et le piétine de ses talons aiguilles en déhanchant son petit cul moulé dans un legging en paillettes. Le spectacle éclabousse, il mérite une plus grande audience.

Dora Diamant, veste rouge passion à épaulettes et blondeur platine, s’est téléportée depuis 1987. C’est à toi dans 5 minutes ! que je lui hurle. Quoi ?! Elle balance son épi de maïs à peine entamé dans l’assiette et pique un sprint vers la cabine. Pas de besoin de casque. Ma fascination pour le personnage est totale. Elle nous fera danser comme à l’orée de nos premières boums.

 

J’veux des frites ! Prisse implore. Mes proches errent avec quelques clients devant l’entrée, qui est désormais fermée. Ça veut continuer à faire la fête. Sur un bout de pelouse, dans un club d’été vide et crasseux, ou dans l’appartement d’un inconnu qu’on espérera généreux et de bonnes intentions.

Camille et Camille régressent. Elles se chamaillent. Elles se ressemblent. Leur timidité commune disparaît et laisse place à une ingérable démence au bout du cinquième verre, faisant naître alors une insolente insouciance où la moindre taquinerie les fera rire jusque tard dans la nuit. Debout, fly case à l’épaule, je les contemple. J’aimerais jouer moi aussi.

 

J’veux des frites ! Les néons d’un vendeur de kebab illuminent son attention et nous donne la direction à prendre. Ça sent la friture, l’huile cramée et la sauce mayonnaise bon marché. Ça ne rigole pas dans le local. L’un des serveurs astique sans ferveur, une plaque à induction irrécupérable. Il a l’air d’un type qui voudrait enfin dormir.  L’autre, celui qu’on pendrait pour le boss, scrute l’écran de télévision, une barquette isotherme entre les mains, immobile, comme hypnotisé.

J’voudrais des frites !  Sa commande est passée. Je pose mon sac sur une table branlante, je pose mon regard sur une télévision inquiétante.

Bandeau BFM, j’ai peur de lire, j’ai peur de comprendre. Plus de 70 morts à Nice. Coup de coude dans les côtes de l’affamée, qui se redresse.

 

J’entends Camille et Camille glousser au loin. C’est la gaudriole qui raisonne. Je porte le poids de la douloureuse. Je les observe une dernière fois, profiter de l’ignorance, rire encore un peu, plonger dans l’absurde tout en cherchant les mots pour les assommer.

Qu’est-ce qu’on fait ? Il y a un mec qui propose d’aller chez lui. On y va dit ? Allez viens on y va !

 

C’est ce moment-là que j’ai choisi, pour les achever.


 


B.O. du #27

mercredi 29 juin 2016

#26

Dans la poussette, un bambin au sexe indéterminé secoue frénétiquement ses membres sans raison aucune. Bras en l’air, jambes tendues, tête en avant, sur le côté. Ça gigote sévère dans la Maclaren. Une vieille dame entre dans le wagon, sans chercher une place libre à tout prix. C’est sa façon de lutter.


Ses yeux balayent le nom de chaque station indiquée au-dessus des portes battantes. Elle estime, en silence, le chemin qu’il lui reste à parcourir. L’instant métaphore. Son regard stoppe sa course sur l’enfant énervé. D’une vision surement floutée, l’enfant regarde la vieille dame, la vieille dame regarde l’enfant. La connexion est établie.

Une quenotte apparaît, l’enfant fait risette. Un bridge apparaît, la vieille dame lui renvoie. Elle hoche plusieurs fois la tête pour communiquer sa sympathie, l’enfant secoue ses jambes potelées pour marquer son excitation, attrape son pied gauche avec grande difficulté, retire sa chaussette et lui tend. J’assiste à la scène, la mère assiste à la scène, notre univers s’attendrit.

La générosité serait donc innée. Le métro s’arrête, la foule qui s’engouffre fait s’évaporer l’action et retomber nos rictus. La chaussette tombe au sol, un type marche dessus, la mère la ramasse et la glisse dans sa poche. La connexion est rompue.

 

Sms : Tu te rappelles ce que tu m’avais dit ? Putain, t’avais raison ! Orlando, c’est atroce !

La lucidité m’avait envahie un bref instant comme elle vous a aussi pénétrée. Elle ne reste pas bien longtemps cette clairvoyance qui nous fait comprendre comment fonctionne ce monde. Elle nous foudroie les méninges sans prévenir et s’évanouie sans offrir de solution.

C'est vrai, je lui avais dit. Tu sais, je pense que c’est nous qui allons y passer la prochaine fois. Je veux dire, la communauté homosexuelle.

Marie ne semble pas comprendre sur le coup, jusqu’à ce que je complète la réflexion. On a cherché les issues de secours pendant qu’autour de la drag queen, jaillissait un arc en ciel.

 

Là par exemple, si un terroriste entrait, à défaut d’avoir de la chance, de se cacher sous un corps, de faire semblant d’être mort, on y passerait à coup sûr.

Et puisqu’il n’y avait aucun moyen de s’enfuir, on est descendu, on a arrêté d’en parler, mais on n’a pas arrêté d’y penser. La fête insouciante n’existe plus. Il y aura toujours, planqué dans un coin, un illuminé qui se pensera investi d’une mission divine, frustré à son niveau, qui brandira son calibre comme l’extension de sa bite pour nous faire payer le prix de notre liberté assumée.

Il doit bien exister sur cette terre, un endroit où l’on n’entend pas siffler le son des balles. Entre 2 dunes éventuellement, entre 4 planches assurément.

 

Et si vous cherchiez encore les raisons qui nous poussent chaque année à défiler, sur des chars bruyants et colorés, vous pouvez les trouver dans l’effroi qui se loge au fond de vos tripes. Cette peur qui assomme chacun de nous de pouvoir, à tout instant, mourir pour ce que nous sommes.



B.O. du #26




lundi 6 juin 2016

#25

-T’es vraiment qu’une conne !

Et tout son corps roule jusqu’au recoin le plus éloigné du lit king size. Aller plus loin serait tomber. La nuit est bien entamée lorsqu’elle commence à bouder et que j’en oublie aussitôt la raison. Je sens qu’elle teste, avec parcimonie, de par ses mots, jamais les mêmes, de par ses gestes, souvent les mains, le chemin que je voudrais bien faire prendre à cette relation. Un mois et demi que nos corps nous poussent à nous retrouver à l’excès, dès que l’alcool fait s’engluer notre raison, comme fait exprès. Textos de début de soirée: T’es où ? Je suis là. Qu’est-ce que tu fais ? Je danse. J’ai envie de toi. Rejoins-moi. J’arrive.

 

Elle se veut désincarnée mais il n’y aucun attrait à baiser un corps vide, à moins de n’avoir rien à offrir, rien à demander, Je dépense pourtant une énergie folle à ne pas vouloir découvrir l’énigme de son regard noir, les traumatismes éclatants de son corps frêle ou les petites entailles que parsème son âme à chaque coup de reins.

Je glisse sur le lit jusqu’à ce que mes seins rencontrent son dos. L’entoure de mon bras le plus tatoué, le plus dévoué, mordille son épaule, embrasse son cou, invente quelques bruits rigolos pour désamorcer sa colère. Elle fait genre, puis elle pouffe, attrape ma main, embrasse mes doigts, le silence est rompu, le contrat tient toujours. Je devrais pouvoir être une conne encore quelques temps.

 

Pendant qu’on admire la Seine se prendre pour une marée montante, et que le zouave du pont de l’Alma a de l’eau jusqu’aux couilles, ça se la joue Robert Doisneau sur Instagram. Le parisien ayant échappé à la rafale de novembre dernier, se délecte d’être resté en vie sans se plaindre, vraiment c’est possible, et se découvre photographe prolifique et poétique. Je le vois, essayer de détecter la moindre parcelle de beauté sur un monticule de merde. Pas de soleil, pas de transport, pas d’essence. On meurt électrocuté dans ses parcs, alors que ses terrasses se vident et qu'on danse dans ses festivals boueux. Le parisien devient le champion du monde du hashtag positif, fasciné par ce déluge sur lequel il n’a aucune emprise. Le parisien n'en a plus rien à foutre.

 

C’est ce constat que l’on fait avec Grégoire, en sirotant ce verre de vin à dix euros. On déguste le prix autant que la gorgée.  Il me parle de fatalisme, de lâcher prise. Il débute sa tirade sur la difficulté d’être nous, trentenaires sans rêves. Sans rêves et sans thunes. Sans thunes et sans ambition. On paye le bonheur insouciant de nos parents. Qu’il marmonne en s’étirant sur sa chaise. Il desserre sa cravate, déboutonne le col de sa chemise, décoiffe sa mèche gominée, attrape une cigarette dans son paquet écrasé, l’allume et dit avant d’expirer longuement : Maintenant que le vieux est mort, c’est mon tour je présume.

 

Grégoire vient tout juste d’enterrer son père. Banderoles de baratineurs sur couronnes de fleurs de ceux qui semblent le regretter. Raciste, fasciste et tout un tas d’autres trucs qui se finissent en phobe. Trop coûteux à graver en lettres dorées sur une pierre tombale qu'on n'ira jamais visiter. Grégoire s’en veut d’avoir pleuré ce connard sous prétexte d’être le fruit d’un coït qui a pris. 

Le cliché de l’enterrement sous la pluie, c’est surtout ça qui m’a fait chialer tu sais... Et toi ton père, comment est-il ?

Tête penchée, rictus gêné.

Mon père n’est pas mort mais c’est tout comme.

- N’espère pas t’en tirer avec une punchline fermée. Insiste-t-il

 

Alors je cherche. Je cherche à me souvenir. Comment il était, ce qu’il dégageait. Il m’a laissé son charme, son humour, sa carrure et son nez.  Il a pris grand soin d’emporter le reste. Je crois le voir parfois au détour d’une rue, sur le quai du métro, que j’aille bien, que je sois mal. Il apparaît parfois, ici et là, jusqu’à ce que je me rappelle que seuls les fantômes peuvent venir vous hanter. Les vivants eux, se contentent d’être absent.

 

Grégoire se lève soudainement, engloutit à toute vitesse son ballon de rouge, jette un billet sur la table et s’esclaffe :

Regarde, j’ai piqué des galets à l’enterrement. Viens on va faire des ricochets sur la Seine.




B.O. du #25



vendredi 6 mai 2016

#24

Table en bois, crade et branlante. Il reste quelques olives noires laissées-pour-compte par les clients précédant. Un jeune type, l’air pressé, s’empiffre d’une brochette de crevettes à la fraîcheur douteuse, tout en scrollant son téléphone. C’est un serveur, c’est sa pause. Sur ma droite, trois filles gloussent. L’une d’elle raconte son dernier rendez-vous Tinder. Comment il l’a likée, comment il l’a rincée, comment il l’a baisée, comment il l’a bloquée. L’amour 2.0.

 

Le feuillage parsemé des arbres du trottoir d’en face, laisse échapper les rayons faiblards d’un soleil de fin de journée. Il y a cette jolie fille qui me fixe et que je fais mine de ne pas voir. Je tapote sur mon clavier que Je suis arrivée, je suis en terrasse, tout en commandant à la serveuse énervée, leur bière la moins infecte. Elle a cherché longtemps avant de me répondre. Des bribes de conversations me parviennent sans que j’ai à tendre l’oreille. Des tranches de vies balancées au-dessus des houblons tièdes et que je récupère au vol pour combler l’attente.

Marie s’attable, Marie s’excuse. On doit parler fort pour se raconter, entre les rires d’à côté et la musique du dessus. Elle porte souvent ses mains à son visage, frotte ses joues, balaye ses cheveux électriques, pose ses coudes sur la table, croise les bras, se tord, s’avance, se recule, se perd dans le vide d’une pensée furtive, et réapparait en scandant un : Qu’est-ce que tu pourrais écrire pour moi ? 

J’alpague la serveuse toujours plus énervée, qui passe son cul entre les chaises rapprochées des clients affalés.  ll faut que tu saches que je ne sais écrire que sur l’intime... Deux mojitos s’il vous plait.

 

Les idées fusent pendant que le soleil s’est abandonné derrière les buildings et qu’une foule queer commence à envahir le Café de la Presse. Le doute s’est à nouveau invité dans le dialogue. Jamais je n’aurais autant rencontré d’artistes aussi proches de l’abandon. Une lutte acharnée à vouloir jouer le jeu, qu’il faut payer par le poids d’une réalité chiffrée. J’arrive à lire en eux tout le potentiel qu’il s’apprête à abandonner. Je pourrais leur offrir le rôle de leurs vies si je n’avais pas déjà le mien à jouer.

J’aimerais pas qu’on se loupe. J’aimerais que ça soit sale. Elle a dit d’accord.

 

L’étage est bas de plafond. L’humidité des vapeurs humaines imbibe le bois de la charpente sur laquelle on colle nos hanches. Une centaine de personnes est assise en tailleur, telle une classe de maternelle mignonne et docile qui attend que débute un spectacle de marionnettes. On ne voit pas grand-chose, Renaud, pimpé drag queen, m’avait pourtant bien prévenu. Mets-toi bien devant sinon tu ne verras rien.  

Perruques peroxydées, choucroutes argentées, robes éclatées. Sur les talons hauts, des carcasses gigantesques et dominantes. Derrière un maquillage exagéré, je devine la délicatesse des gestes qu’il a fallu effectuer pour gommer chaque trait d’un visage masculin. Combien de temps s’est-il déroulé, entre le fantasme et le premier coup de crayon ? Je suffoque devant la beauté et l’assurance de tous ceux qui s’assument, avec ou sans paillettes, dans leur salon ou sur la scénette.

 

L’agitation qui embaume l’atmosphère m’invite au retrait. Tout est si vivant et excessif qu’il m’extrait violemment. Il n’existe pas de moment parfait sans une once d’absence.

Le temps d’un refrain entraînant, les pensées les plus chaudes vagabondent sur les souvenirs d’un coït récent et illimité. Son cou fin dans ma paume ferme, une chevelure envahissante, un ventre moite, des cuisses qui s’écartent, une respiration haletante, une odeur de petite monnaie, un au revoir et à bientôt peut-être.

Il faudrait penser à autre chose. Je joue avec les strass. Je cherche à savoir comment je vais rentrer. Quel jour sommes-nous déjà ? Je propose une dernière bière. La serveuse est au bord du burn-out. On refait le monde en fumant comme des cons, tout en se faisant chahuter par un vigile plus petit que moi, qui veut absolument nous faire passer une ligne imaginaire. Celle par-delà laquelle il a décidé que nous serions hors de danger.


J’ai toujours été hermétique aux limites.



B.O. du #24

lundi 18 avril 2016

#23

Jean boyfriend, maillot détendu, visage tiré. « Je reviens d’une mission Ikea, je suis rincée et je sens la boulette. Bienvenue dans mon nouveau chez moi ! »

Leslie improvise une table basse sur le carton du micro-ondes pendant que je pose mon cul sur une étagère Kallax en kit. Elle cherche le code wifi, me tend un tire-bouchon, propose une chaise à Wendy qui préfèrera rester sur le coin du lit qui occupe une bonne partie de la pièce principale.

 

Leslie se marre, même dans l’adversité. De cette nuit où elle a décidé de mettre fin à une histoire d’amour de 7 ans, elle conclura « C’est la première fois que je quitte quelqu’un pour personne.»

Je lui dis que je sais, que je comprends, que je l’ai fait il y a bien longtemps. Partir pour soi-même, n’avoir personne à détester. Quitter le confort pour se mettre minable. Se réapproprier toute la place du lit et n’avoir aucun compte à rendre. Ne plus attendre, ne pas donner pour se complaire voracement dans l’individualisme. La frontière est fine entre égoïsme et liberté.

Elle l’a donc fait. Niquer 7 ans de pression sociale à se goinfrer du poulet dominicale de la belle famille, à assister aux mariages de ses copines en robe noire, bleue ou blanche, dos nus, jambes fendues, pluvieux, ensoleillés, mitigés ; à repousser le moment de tomber enceinte ; à se justifier de ne pas l'être encore; à organiser dès le mois de février, les vacances d’été avec la même bande de potes connue sur les bancs du lycée ; à revivre les mêmes apéros sous le rire énervant de Virginie, l’humour de merde de François et la radinerie de Michelle ; à vivre l’excitation par procuration dans les récits de ses copines célibataires.

Leslie est sensible, Leslie est tactile. C’est lorsqu’elle s’accroche à mon bras que je ressens l’épuisement généré par le marasme qu’exige la conquête de sa liberté. Wendy qui n’a pas vécu l’ombre d’une histoire d’amour depuis 3 ans, se demande si c’est la bonne décision, tandis que Célia, engagée depuis toujours, fantasme sans broncher, sur la démence destructrice de notre amie.

 

J’encourage à coup d’envolée lyrique sa liberté, je trinque à ses futures aventures, je la pousse au vice, je lui décris le cratère amère de doutes et de solitude vers lequel elle glissera.

« Le dimanche sera ton ennemi. Mais, il y aura… Les rencontres inattendues des soirées où tu ne voulais pas aller. Les baises sales et sans lendemain où seule l’odeur d’un parfum inconnu sur ton oreiller te rappellera la cause des bleus sur ta cuisse. Tu passeras pour une salope, une fille malsaine, perdue, instable. On t’inventera une réputation qu’on racontera dans les diners tièdes entre le plat et le dessert. Tu seras jugée ou admirée. Tu seras tantôt formidable, tantôt diabolique. Maintes fois tu penseras aimer à nouveau, maintes fois tu te tromperas. Tu voudras la passion, tu trouveras la folie. T’auras souvent froid, tu te sentiras souvent seule, mais tu te sentiras vivante. »

 

Amin, l’adorable, barbe douce, monte sur scène, court vers moi. Ses yeux sont injectés de sang alors qu’il raconte « C’est la guerre civile dehors ! Personne ne peut entrer ni sortir. Je viens de me faire gazer par les CRS. ». Vendredi soir, le Gibus et tous les commerces de la rue sont pris en otage par la haine des casseurs de la Nuit Debout. S’est alors faufilée par l’entrée, la part des anges du chaos.

 

La musique raisonne sur une piste à moitié vide sur laquelle dansent mes amis proches. Je ne suis pas vraiment saoule et plus que consciente. Je choisie de cumuler les débâcles pour ne pas avoir à y revenir. Elle m’a offert l’occasion d’en finir, en déboulant avec sa véhémence habituelle, évoquant un énième constat nombriliste et alarmiste auquel je n’avais plus la force d’apporter d’attention. Quelle heure était-il déjà lorsque j’ai cessé de me contenir ? Bien trop tard dans la nuit, bien trop tard dans l’histoire.

J’ai hurlé fort, le regard noir, entre le dancefloor et le fumoir. Il n’existe pas de bonne manière pour dégonfler les égos. J’ai cessé de croire que le talent pouvait excuser l’attitude.


Il a fallu que je marche sur la montagne de déchets et de verres brisés de la rue du faubourg du Temple pour comprendre que cet échec, à défaut d’avoir une date, porterait aussi un prénom.



B.O. du #23


vendredi 18 mars 2016

#22

Dans le couloir, l’odeur du cake, sorti du four, me traîne par les narines jusqu’à sa porte d’entrée sur laquelle est collée une coccinelle.  Sandrine, face radieuse, m’invite à entrer après que mes phalanges ont longtemps insisté. Sur le canapé, Irobass et sa copine, sur le sol, un petit nerveux d’à peine deux ans s’essaye au break dance. Il faudra l’enjamber souvent.
Sur la table, trônent divers amuse-gueules, tous préparés avec attention. Sandrine a le sens de l’accueil. Tabouret en bois, je m’assoie. Elle dit « J’ai lu ton blog. Comment vas-tu ? » Je réponds « Tout va très bien, j’ai juste un sens assez prononcé pour la dramaturge de pacotille. » La cuisine est petite, le balcon est immense. Le genre de proportions irrationnelles décidées par les architectes des années 70, défoncés au LSD. Ils ont pourri notre environnement sur des décennies.

On se raconte, on s’écoute, on s’esclaffe, on regarde le petit s’agiter, on lui donne une chips, puis deux, puis douze. Ça sonne, ça entre, ça se claque la bise, ça picore, ça picole et ça rigole. Le chargé de com’ de Chez Moune arrive, il n’a pas mangé depuis hier, il est frêle, il a baisé toute la nuit avec une fille rencontrée dans le métro. Ce genre d'histoire existe encore. Il semble usé mais Il nourrit son ambition avec les moyens que le club ne lui accorde pas. La notoriété d’un nightclub se résume à une histoire d’amour. Il y a l’attrait, l’engouement puis le désintérêt et enfin l’abandon. Ce qu’il faut pour faire renaître la flamme, un nouveau décor, un nouveau nom.
Anton acquiesce. Anton est frais. Anton est humble. Le nouveau directeur artistique du Moonroof a envie que la clientèle se frotte aux murs récemment repeints. Il écarquille bien les yeux lorsqu’il s’imagine déjà refouler du monde à l’entrée, booker du guest, du bien lourd. Il demande « Tu viens quand le visiter ? » Sur ce balcon, il y a nos corps frissonnants, nos clopes consumées. On refait la nuit, on a l’air franchement sérieux, on oubliera bien vite.
Les Rework s’adossent au mur. On cherche quoi leur dire pendant qu’ils cherchent des bières. Le fils de l’un d’entre eux, gueule d'ange, à peine descendu du podium du défilé Dior, cherche lui à savoir ce qu’il fout là. Ce soir, tout le monde semble chercher quelque chose. 
Sur mon téléphone, pas de message.

La barmaid de Chez Moune fait éclater un verre entre les pieds de son boss qui l’engueule sans ménagement devant un parterre de clients assoiffés. « Premier soir ? » que je demande accoudée au comptoir, ticket conso entre les doigts. Elle s’enfuie vers le fond, fouille parmi les bouteilles, revient à ma hauteur, dépose deux shots de tequila, un flacon de sel et deux morceaux de citron. Elle se penche vers mon oreille et crie : « Un pour toi, un pour moi. C'est cadeau. » Je glisse mon ticket dans ma poche arrière. On lèche nos pouces salés, on penche la tête pour faire descendre le feu, on suce le citron. Elle sourit puis disparaît. Sa ressemblance avec Eva a agité ma sympathie. Dans bien des villes, beaucoup de filles ressemblent à Eva. Il leur suffit d’être sylphide, très blonde et atrocement intelligente. C'est au Franprix Trinité que je l'ai recroisée il y a quelques semaines. Elle tenait dans ses petits bras, de bourgeoises victuailles achetées pour un pot de départ. « J’ai été élevée à bonne école… » qu’elle me dit en se dirigeant vers la caisse. 
C'est ainsi. On passe deux ans de sa vie à aimer quelqu'un, pour un beau jour, finir par lui claquer la bise au rayon frais du supermarché du coin.

Sur la piste de danse, beaucoup d'amour.
Sur mon téléphone. Pas de message. 


B.O. du #22


mardi 1 mars 2016

#21

Le boulevard Bonne Nouvelle a vécu autant d’émotions que de retrouvailles et d’au revoir sur le quai d’une gare. Du temps où on nous laissait parcourir les derniers mètres avec tous ceux qu’on aime avant de les regarder s’éloigner à grande vitesse. Ça va toujours très vite, quelqu'un qui part.

Elle déboule dans le bar avec assurance, c’est son talent. Elle pince l’écharpe d’un air malicieux, qui sous-entend : Regarde, je l’ai mise.  Peu de gens s’accordent à merveille aux couleurs vives. Ce surprenant colorama qu’on fantasme tous de porter jusqu’à ce qu’on finisse par se pencher sur le noir pour jouer la sécurité. La puissance du bleu électrique, la douceur du cachemire. La définition ultime de son personnage.
Mon corps en retrait, bras et jambes croisés, tête penchée, cernes évidentes. Mon procès peut débuter. Sa plaidoirie assassine retrace avec précision les faits. Je reste fascinée par sa faculté d’analyse, à décrire chaque scène, retranscrire chaque phrase, exprimer chaque ressenti. La description de mon abject comportement rempli l’espace à mesure que nos verres se vident.  Sa lucidité me pousse au mutisme. Ce que j’expliquerai ne pourra être défendu. Coincée entre une vitre et son regard, je tente de m’enfuir en m’attardant sur les visages voisins. Je me suis extirpée de ce monologue en songeant à la façon dont j’ai saboté cette relation naissante jusqu’à ce que je sois rattrapée par sa clairvoyance brutale. Il y a des gens qui le font, et d’autres qui ne le font pas.

Parasitée par le filtre d’une insécurité nauséabonde et redondante, toutes les jolies phrases qu’elle avait pu prononcer dans nos moments les plus intimes, se sont retrouvées déformées, gâtées, salies. J’ai pris grand soin de ne jamais vraiment écouter, de tout transformer.
Son Tu es la plus belle âme que j’ai jamais rencontré, rabaissé au rang d’un Quand est-ce qu’elle me la fera à l’envers ? Son J’adore te faire l’amour abîmé par mon Est-ce qu’elle a aimé baiser avec lui ?
J’ai dégueulassé avec une précision chirurgicale le plus beau des Je suis si bien avec toi  par le très efficace : A partir de quel moment on se fera du mal ? Sans doute la plus réaliste de toutes mes traductions puantes.
J’ai dépensé une énergie folle à ne pas la laisser émousser la partie la plus tranchante de ma défense.

On attarde nos regards sur le corps étrange de cette femme descendant les marches du métro avec difficulté, essayant de différencier un problème moteur à un problème d’alcool. Station de métro, les gens autour. Cette rue, son agitation permanente, ses lumières éternelles, son odeur de friandises, ses clochards à bout de souffle, ses bancs toujours vides, ses bars hors de prix toujours blindés, son cinéma toujours indépendant, ses magasins interchangeables, et ses deux passantes qui se quittent. 

Je crois entendre un Tu me manques camouflé par le feutre gris de mon manteau sur lequel elle a posé sa bouche. Elle n’a pas osé le répéter lorsque son visage a fini entre mes mains, et que la larme la plus chargée s'est dissoute dans les fibres de mon gant. J’ai laissé là, disparaître en sous-terrain, la seule personne, à des kilomètres à la ronde, à être capable de m’offrir une certaine idée du bonheur, une putain d'idée du meilleur.


B.O. du #21

jeudi 18 février 2016

#20

L’hôtesse de l’air aussi low cost que la compagnie pour laquelle elle officie, dépose devant moi le petit plateau dinette censé nous sustenter pour les 7 heures de vol à venir. Elle manque de m’éborgner en distribuant le déjeuner du voisin, secouée par une perturbation soudaine faisant s’entrechoquer ses seins, tel le pendule de Newton. Mes genoux sont collés au fauteuil d’en face à cause d’ingénieurs grignotant le moindre centimètre de libre pour une meilleure rentabilité. L’espace, de l’air au prix fort. La tablette digitale, trop près de ma gueule, propose de faire fondre le temps avec une sélection de films en tout genre mais surtout, de mauvais reboots de chefs-d’œuvre, des remakes de blockbusters insignifiants, des préquels incohérents à des suites indigestes. Rien de trop dramatique pour ne pas réveiller l’idée qu’on peut crever. C’est un lundi matin en altitude. Je suis arrivée là comme on extirpe une peluche avec un grappin à la fête foraine. Extraction violente d’une atmosphère aussi festive que frénétique.

L’équipe du Glazart nettoie au jet d’eau et à la javel, le sol dévasté par la nuit d’avant. Les serveurs remplissent le bar, les videurs trainent les grilles à l’entrée, les stands se déploient sur la terrasse, Léa distribue des bières, Tania colle des affiches,  Saschienne termine sa balance, Théodora s’hydrate, Velour Modular enfile sa tenue de scène, Katia m’engueule : Détend-toi sinon c’est moi qui vais te détendre. 

Le public arrive, s’installe, prend ses marques. Je ne suis déjà plus que la moitié de moi-même et pas le meilleur morceau. Il faut, saluer, opiner du chef, sourire. Tapes dans le dos, caresses, baisers, empoignades sur ceux qui sont venus et qu’on attendait, sur ceux qu’on n’attendait pas et qui sont venus.
Amour Sauvage, on y est. Après des mois à écrire sa partition, à recruter son orchestre, il me faut la laisser se jouer, me laisser porter par sa mélodie. Cette ritournelle parfaitement calibrée qui grave des tags sur les murs des loges fraichement repeints, des bleus sur mes genoux, des traces de rouge à lèvres au creux de mon cou, des paillettes sur mes joues, de la sueur sur ma nuque, du sang sur mes tempes.

Dans son couplet, il fallait entendre les disques sauter, des éclats de rire autour du babyfoot, des conversations absurdes devant le bar, de la tromperie aux toilettes, la voix orgiaque de Velour, le grincement des genoux sur la performance de Sascha Funke et Julienne.

Dans son refrain, il fallait voir la peau dorée de La Corbeille, la dance fiévreuse d’Ari de B, les bras en l’air des clubbeurs en pleine montée, les torses nus de mes petits PD se mélangeant aux T-shirt blanc manches retroussées de mes tendres lesbiennes.
Sur son final, il fallait comprendre que la magie de cette alliance s’est exercée aussi naturellement qu’une inspiration à plein poumon.

Aéroport de Montréal, moins 25 degrés. La température idéale pour expirer un bain de vapeur.
La guide, robuste, mains nues, cheveux noués avec une ficelle, laisse autour du cou, a la peau dure et l’accent québécois très prononcé. Gardez une distance de sécurité, sinon vos chiens vont s’emmêler et se faire mal. C’est pas ça qu’on veut voir aujourd’hui.

Le leader de mon traîneau est de race indéterminée, il hurle, il a soif de se dépenser comme j’ai soif d’être sidérée. La meute accélère alors que mes mains agrippent fermement l’anse en bois pour m’offrir l’illusion du contrôle. Le traîneau s’engouffre dans la forêt où seule la respiration haletante des bêtes en effort vient perturber le silence environnant.

Crépitement de cheminée. Dans ma tasse, un liquide qu’ils osent appeler café. Il y a ce mail provenant d’un nom qui me rappelle vaguement quelque chose. Dans son message, elle écrit : J’ai cherché sur le net si tu étais toujours dans l’écriture…(…) te souviens-tu de moi ? (…) Elisabeth est décédée. (…) sa sœur a retrouvé ses mots couchés sur le papier. Il y en a un pour toi. (…) si tu en as envie je te les retranscrirais.

Je pose le mug, j’enfile mon pull, ma doudoune light, mon manteau. J’enfonce mon bonnet, mes bottes, mes gants et termine sur un triple tour d’écharpe. Je fourre la clé de la chambre de 314 dans une poche accessible, descends l’étage, ouvre le dernier rempart entre le froid polaire et la chaleur du feu de bois. Le porche faiblement éclairé fait s’étaler mon ombre bibendum sur la chaussée enneigée desservant une colline surréaliste où les arbres se relient par un drap de poudreuse immaculée qu’on prendrait pour une couverture moelleuse mais mortelle. La neige absorbe le son du briquet mais pas celui de la déglutition douloureuse. Son visage m’est revenu.


Elisabeth portait dans ses mots la détresse qu’elle pensait combler en lisant mes phrasés mélancoliques. Ceux de Smoking Kills. Elle avait de ça en commun à tous ceux qui m’écrivent pour me féliciter et dont les conversations virent au soutien thérapeutique. Comme si je me devais de les sauver tous. Elisabeth avait apporté du vin rouge et du saucisson sur le quai que nous avions envahi le jour de notre rencontre, c’était un soir d’été. Elle avait espéré quelque chose je crois. J’ai plus d’une fois déçu mon monde avec courtoisie.


B.O. du #20

jeudi 28 janvier 2016

#19

Les façades lumineuses du Grand Rex dessinent sur ma peau un camaïeu de couleurs vives et dynamiques. Il parait qu’on y attend DiCaprio qui lui-même attend son Oscar. J’allume la cigarette de la contenance tout en me dirigeant vers le bar, le pas mou pour ne pas arriver la première.

Elle charge son entrée et manque de me percuter. C’est son aura qui m’a cognée en premier. « Qu’est-ce que tu fous, tu m’attendais ? » La rencontre est brutale mais prévisible. Il y avait un peu de ça dans nos échanges professionnels.

Elle dit non à la cigarette qu’elle fumera, elle dit non à la cachaça qu’elle picolera. Son corps finit toujours par vaincre sa raison. Sa dualité est magnifiée par son langage. Ses phrases sont ponctuées par de grands mouvements de bras fendant l’air pour enrichir ses convictions de chanteuse déterminée et ne laisser aucune appréhension se matérialiser. Je n’ai pourtant jamais autant rencontré d’artistes en proie aux doutes. Les moyens de subsistance annexes pour pallier au manque de contrats, renflouer les caisses ou même survivre sont légion. S'égarer pour payer son loyer. Se fourvoyer pour avoir de quoi bouffer. Derrière la serveuse arrogante se cache probablement une cantatrice émergente. Votre banquier est sculpteur, votre collègue illustratrice, le facteur qui ne sonne jamais, aquarelliste. Le vigile du Monoprix danseur de capoeira, le guichetier de la RATP écrivain, la petite vendeuse de chez H&M effeuilleuse burlesque. Il règne une violence impétueuse à maquiller nos jours pour faire vivre nos rêves.

Jambes et bras croisés, j’assiste à sa performance tout en évitant de m’attarder sur le galbe ahurissant de ses jambes, destinées à maintenir debout cet imposant personnage aux idées éclatantes et à la sensualité transpirante. Ne rien laisser paraître, rester professionnelle.

Table voisine, des clients viennent clôturer leur soirée post théâtre de boulevard en s’abreuvant d’un dernier verre avant le dernier métro. La fille, chouchou improbable serrant mollement une queue de cheval aux pointes sèches, aspire la paille de son cocktail brillamment et tend l’oreille pour bénéficier de notre conversation sur l’importance du coming out dans le milieu de la musique et du cinéma. De l’aspect politique et militant à se revendiquer gay depuis ce déversement de haine purulente promu par un flot de manifestations aux slogans inspirés par les discours les plus sombres de l’humanité et dont il a simplement fallu remplacer les mots « noirs » ou « juifs » par « homos ». De cette danse macabre, il restera la noble verve de Christiane Taubira, clouée à jamais au panthéon de mes idoles.

1h30, le bar se vide, le froid s’engouffre. « Est-ce que tu t’es branlée en pensant à moi ? »
On ne m’avait pas autant médusée depuis la maternelle. Ce jour où mon mignon petit copain sénégalais m’avait montré sa petite saucisse sous le préau en attendant que j’en fasse quelque chose. « Est-ce que tu as conscience que je vais raconter ça sur mon blog ? » Une réplique atroce contre un culot féroce. « Je ne baise pas avec les gens que je booke. » J'enchéris sur une vérité absolue pour parer son insistance silencieuse. L’embrasser a pourtant été le moment le plus fiévreux depuis la découverte de son univers musical.

Trois personnes déplacent le billard central de la Mutinerie pour ajouter des tables et des chaises dépareillées. Séduction insolente, je penche mon buste au-dessus du bar pour m’approcher au plus près de la barmaid à qui je demande de coller sur la vitre déjà chargée, une affiche destinée à promouvoir Amour Sauvage. « C’est une soirée queer ! » Elle, dominanterictus en coin, me tend le scotch puis enfonce son torchon au fond d’un verre en ponctuant par un clin d’œil.
Katia distribue flyers et affiches à notre adorable équipe à laquelle on donne les rôles avec une assurance de façade qui fera s’envoler l’angoisse qui ronge nos bides. Tu viendras dit ? Parce que moi je t'attendrais.



B.O. du #19



mardi 12 janvier 2016

#18

J’ai attendu 2016 sans imaginer qu’après nous prendre la vie par centaine, la mort pouvait nous retirer nos artistes au compte-gouttes.

J'aimerais vivre un seul jour sans avoir à célébrer un défunt. Je voudrais m’asseoir dans un bar sans repérer les sorties de secours. Je voudrais entrer dans un lieu public sans avoir à me faire fouiller la sacoche. Je voudrais arrêter de m’extasier devant une mitraillette qui prend le métro. Je voudrais cesser de raconter ce que je faisais le 13 novembre dernier, en clôturant par un silence, une tête penchée, des yeux dans le vide, victime comme vous tous, du traumatisme passif. Mais ce que j'aimerais avant tout, c’est arrêter de m’excuser d’être en vie.

Puisque ça n'est pas encore possible, il ne nous reste plus qu'à danser.

Echange permanent avec Katia. 600 bornes nous séparent, un projet nous rassemble. Briefing communication Amour Sauvage. Contrats à signer, artistes à ménager, flyers à diffuser, line up à organiser. On se parle autant qu’on pense. 
T’as bien dormi ? T’as mangé quoi ? Lemmy est mort. Tu vas te coucher ? Quel flyer on diffuse en premier ? Delpech est mort. Je suis épuisée. Tsugi est partenaire. Il faut inscrire le générique de Transparent au patrimoine mondial de l'humanité. Brain va faire un article. J’ai envie de baiser. Envoie-moi le fichier final version 23. Peux-tu corriger le psd ? Galabru est mort. Tu sors ce soir ? Est-ce qu’on a encore de la place pour un stand ? T’as le temps de faire un bandeau pour Yagg ? T’en penses quoi de cette robe dos nu ? Quel est le lien des préventes ? Je suis complètement bourrée. 10 balles c’est vraiment donné. Boulez est mort. Il mixe sur quoi Monique ? Mais qu’elle est adorable cette Annabelle. Quelle heure pour les balances ? Dis donc, il serait pas un peu gay Dicaprio ? On met qui en physio ? T’as regardé Jessica Jones ? J’ai réservé l’hôtel pour Saschienne. Bowie est mort. J’ai prévu un raccord make up vers 1h. Et ce vert, il est pas trop vert ? J’ai peur. Tout se passera bien, on a le cœur pur.


37b12. Clic fait la serrure. C’est une porte qui s’ouvre à deux mains et dont il faut enjamber l’encadrement. Escalier étroit, moquette clouée, autocollant au-dessus de la sonnette, je cogne une phalange contre le vernis usé. Elle ouvre, sourie, retire sa paire de lunettes, coince une branche coriace dans une mèche ondulée, force un peu en précisant « Désolée j’ai perdu une lentille. » Sa maladresse tranche avec l’assurance dont elle est capable en plein jour.

Sur le canapé sont éparpillés culottes humides, chaussettes dépareillés, chemises froissées. Son intimité sent la lavande synthétique. « Je finis d’accrocher le linge. Sers nous à boire. »

Je remplis nos verres, en attrape un, tournoie un peu, inspecte ses étagères, commente ses livres, accuse ses films, m’arrête sur des photos d’elle, tantôt aguicheuse, tantôt boudeuse, parfois complice, souvent heureuse. Nan Goldin est couchée sur David La Chapelle, Jean D'ormeson frôle Nicolas Rey. La poussière voile certains livres, mais je déchiffre  « Un jour je m'en irai sans avoir tout dit. »  Il trône des bijoux sans valeurs, 3 briquets, un scénario raturé, une plante assoiffée, un polaroid sexy, des factures à régler, une relance, un bouchon de champagne, une photo de son père, une main de Fatma à côté d'un chapelet, un rouge à lèvres Chanel, une boite de pansements, une invitation en lettre dorée. Tout ce bordel est salement attendrissant. Elle ramasse un élastique, donne un coup de rein dans un tiroir branlant, remonte ses manches, vide un cendrier, ferme la fenêtre, allume une bougie, entortille ses cheveux pour former le plus fouillis des chignons, se poste devant moi d’un souffle qui veut dire qu’elle est prête. Tu vas continuer à tout commenter ou on peut s’embrasser ?

La lumière verte de la pharmacie du rez de chaussée transperce la pièce par un mince filet et vient finir sa course sur ses fesses à découvert. Mon téléphone indique l’heure délicate où les négociations entre partir et rester doivent s’amorcer. Se redresser délicatement, marcher doucement, pisser sans bruit, tousser si nécessaire. Teint pâle, peau dégueulasse, ombre à paupières fuyant, cheveux ébouriffés, lèvres mordues. C’est une gueule esquintée qui se reflète dans le miroir de sa minuscule salle de bain. Pendant que je savonne énergiquement mes mains en insistant sur les doigts, un petit pot blanc contenant 2 brosses à dents dont l’une particulièrement usée, m’amène à projeter sur ce même miroir, l’image de son grand gaillard de mec, brossant avec frénésie ses rangées de molaires, en tournant un peu le poignet pour bien atteindre le fond.
« Nan mais je vais rentrer en fait, je suis garée sur une place livraison. »


B.O. du #18
Jens Uwe Beyer - Navy Stamp

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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