jeudi 28 janvier 2016

#19

Les façades lumineuses du Grand Rex dessinent sur ma peau un camaïeu de couleurs vives et dynamiques. Il parait qu’on y attend DiCaprio qui lui-même attend son Oscar. J’allume la cigarette de la contenance tout en me dirigeant vers le bar, le pas mou pour ne pas arriver la première.

Elle charge son entrée et manque de me percuter. C’est son aura qui m’a cognée en premier. « Qu’est-ce que tu fous, tu m’attendais ? » La rencontre est brutale mais prévisible. Il y avait un peu de ça dans nos échanges professionnels.

Elle dit non à la cigarette qu’elle fumera, elle dit non à la cachaça qu’elle picolera. Son corps finit toujours par vaincre sa raison. Sa dualité est magnifiée par son langage. Ses phrases sont ponctuées par de grands mouvements de bras fendant l’air pour enrichir ses convictions de chanteuse déterminée et ne laisser aucune appréhension se matérialiser. Je n’ai pourtant jamais autant rencontré d’artistes en proie aux doutes. Les moyens de subsistance annexes pour pallier au manque de contrats, renflouer les caisses ou même survivre sont légion. S'égarer pour payer son loyer. Se fourvoyer pour avoir de quoi bouffer. Derrière la serveuse arrogante se cache probablement une cantatrice émergente. Votre banquier est sculpteur, votre collègue illustratrice, le facteur qui ne sonne jamais, aquarelliste. Le vigile du Monoprix danseur de capoeira, le guichetier de la RATP écrivain, la petite vendeuse de chez H&M effeuilleuse burlesque. Il règne une violence impétueuse à maquiller nos jours pour faire vivre nos rêves.

Jambes et bras croisés, j’assiste à sa performance tout en évitant de m’attarder sur le galbe ahurissant de ses jambes, destinées à maintenir debout cet imposant personnage aux idées éclatantes et à la sensualité transpirante. Ne rien laisser paraître, rester professionnelle.

Table voisine, des clients viennent clôturer leur soirée post théâtre de boulevard en s’abreuvant d’un dernier verre avant le dernier métro. La fille, chouchou improbable serrant mollement une queue de cheval aux pointes sèches, aspire la paille de son cocktail brillamment et tend l’oreille pour bénéficier de notre conversation sur l’importance du coming out dans le milieu de la musique et du cinéma. De l’aspect politique et militant à se revendiquer gay depuis ce déversement de haine purulente promu par un flot de manifestations aux slogans inspirés par les discours les plus sombres de l’humanité et dont il a simplement fallu remplacer les mots « noirs » ou « juifs » par « homos ». De cette danse macabre, il restera la noble verve de Christiane Taubira, clouée à jamais au panthéon de mes idoles.

1h30, le bar se vide, le froid s’engouffre. « Est-ce que tu t’es branlée en pensant à moi ? »
On ne m’avait pas autant médusée depuis la maternelle. Ce jour où mon mignon petit copain sénégalais m’avait montré sa petite saucisse sous le préau en attendant que j’en fasse quelque chose. « Est-ce que tu as conscience que je vais raconter ça sur mon blog ? » Une réplique atroce contre un culot féroce. « Je ne baise pas avec les gens que je booke. » J'enchéris sur une vérité absolue pour parer son insistance silencieuse. L’embrasser a pourtant été le moment le plus fiévreux depuis la découverte de son univers musical.

Trois personnes déplacent le billard central de la Mutinerie pour ajouter des tables et des chaises dépareillées. Séduction insolente, je penche mon buste au-dessus du bar pour m’approcher au plus près de la barmaid à qui je demande de coller sur la vitre déjà chargée, une affiche destinée à promouvoir Amour Sauvage. « C’est une soirée queer ! » Elle, dominanterictus en coin, me tend le scotch puis enfonce son torchon au fond d’un verre en ponctuant par un clin d’œil.
Katia distribue flyers et affiches à notre adorable équipe à laquelle on donne les rôles avec une assurance de façade qui fera s’envoler l’angoisse qui ronge nos bides. Tu viendras dit ? Parce que moi je t'attendrais.



B.O. du #19



mardi 12 janvier 2016

#18

J’ai attendu 2016 sans imaginer qu’après nous prendre la vie par centaine, la mort pouvait nous retirer nos artistes au compte-gouttes.

J'aimerais vivre un seul jour sans avoir à célébrer un défunt. Je voudrais m’asseoir dans un bar sans repérer les sorties de secours. Je voudrais entrer dans un lieu public sans avoir à me faire fouiller la sacoche. Je voudrais arrêter de m’extasier devant une mitraillette qui prend le métro. Je voudrais cesser de raconter ce que je faisais le 13 novembre dernier, en clôturant par un silence, une tête penchée, des yeux dans le vide, victime comme vous tous, du traumatisme passif. Mais ce que j'aimerais avant tout, c’est arrêter de m’excuser d’être en vie.

Puisque ça n'est pas encore possible, il ne nous reste plus qu'à danser.

Echange permanent avec Katia. 600 bornes nous séparent, un projet nous rassemble. Briefing communication Amour Sauvage. Contrats à signer, artistes à ménager, flyers à diffuser, line up à organiser. On se parle autant qu’on pense. 
T’as bien dormi ? T’as mangé quoi ? Lemmy est mort. Tu vas te coucher ? Quel flyer on diffuse en premier ? Delpech est mort. Je suis épuisée. Tsugi est partenaire. Il faut inscrire le générique de Transparent au patrimoine mondial de l'humanité. Brain va faire un article. J’ai envie de baiser. Envoie-moi le fichier final version 23. Peux-tu corriger le psd ? Galabru est mort. Tu sors ce soir ? Est-ce qu’on a encore de la place pour un stand ? T’as le temps de faire un bandeau pour Yagg ? T’en penses quoi de cette robe dos nu ? Quel est le lien des préventes ? Je suis complètement bourrée. 10 balles c’est vraiment donné. Boulez est mort. Il mixe sur quoi Monique ? Mais qu’elle est adorable cette Annabelle. Quelle heure pour les balances ? Dis donc, il serait pas un peu gay Dicaprio ? On met qui en physio ? T’as regardé Jessica Jones ? J’ai réservé l’hôtel pour Saschienne. Bowie est mort. J’ai prévu un raccord make up vers 1h. Et ce vert, il est pas trop vert ? J’ai peur. Tout se passera bien, on a le cœur pur.


37b12. Clic fait la serrure. C’est une porte qui s’ouvre à deux mains et dont il faut enjamber l’encadrement. Escalier étroit, moquette clouée, autocollant au-dessus de la sonnette, je cogne une phalange contre le vernis usé. Elle ouvre, sourie, retire sa paire de lunettes, coince une branche coriace dans une mèche ondulée, force un peu en précisant « Désolée j’ai perdu une lentille. » Sa maladresse tranche avec l’assurance dont elle est capable en plein jour.

Sur le canapé sont éparpillés culottes humides, chaussettes dépareillés, chemises froissées. Son intimité sent la lavande synthétique. « Je finis d’accrocher le linge. Sers nous à boire. »

Je remplis nos verres, en attrape un, tournoie un peu, inspecte ses étagères, commente ses livres, accuse ses films, m’arrête sur des photos d’elle, tantôt aguicheuse, tantôt boudeuse, parfois complice, souvent heureuse. Nan Goldin est couchée sur David La Chapelle, Jean D'ormeson frôle Nicolas Rey. La poussière voile certains livres, mais je déchiffre  « Un jour je m'en irai sans avoir tout dit. »  Il trône des bijoux sans valeurs, 3 briquets, un scénario raturé, une plante assoiffée, un polaroid sexy, des factures à régler, une relance, un bouchon de champagne, une photo de son père, une main de Fatma à côté d'un chapelet, un rouge à lèvres Chanel, une boite de pansements, une invitation en lettre dorée. Tout ce bordel est salement attendrissant. Elle ramasse un élastique, donne un coup de rein dans un tiroir branlant, remonte ses manches, vide un cendrier, ferme la fenêtre, allume une bougie, entortille ses cheveux pour former le plus fouillis des chignons, se poste devant moi d’un souffle qui veut dire qu’elle est prête. Tu vas continuer à tout commenter ou on peut s’embrasser ?

La lumière verte de la pharmacie du rez de chaussée transperce la pièce par un mince filet et vient finir sa course sur ses fesses à découvert. Mon téléphone indique l’heure délicate où les négociations entre partir et rester doivent s’amorcer. Se redresser délicatement, marcher doucement, pisser sans bruit, tousser si nécessaire. Teint pâle, peau dégueulasse, ombre à paupières fuyant, cheveux ébouriffés, lèvres mordues. C’est une gueule esquintée qui se reflète dans le miroir de sa minuscule salle de bain. Pendant que je savonne énergiquement mes mains en insistant sur les doigts, un petit pot blanc contenant 2 brosses à dents dont l’une particulièrement usée, m’amène à projeter sur ce même miroir, l’image de son grand gaillard de mec, brossant avec frénésie ses rangées de molaires, en tournant un peu le poignet pour bien atteindre le fond.
« Nan mais je vais rentrer en fait, je suis garée sur une place livraison. »


B.O. du #18
Jens Uwe Beyer - Navy Stamp

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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