jeudi 18 février 2016

#20

L’hôtesse de l’air aussi low cost que la compagnie pour laquelle elle officie, dépose devant moi le petit plateau dinette censé nous sustenter pour les 7 heures de vol à venir. Elle manque de m’éborgner en distribuant le déjeuner du voisin, secouée par une perturbation soudaine faisant s’entrechoquer ses seins, tel le pendule de Newton. Mes genoux sont collés au fauteuil d’en face à cause d’ingénieurs grignotant le moindre centimètre de libre pour une meilleure rentabilité. L’espace, de l’air au prix fort. La tablette digitale, trop près de ma gueule, propose de faire fondre le temps avec une sélection de films en tout genre mais surtout, de mauvais reboots de chefs-d’œuvre, des remakes de blockbusters insignifiants, des préquels incohérents à des suites indigestes. Rien de trop dramatique pour ne pas réveiller l’idée qu’on peut crever. C’est un lundi matin en altitude. Je suis arrivée là comme on extirpe une peluche avec un grappin à la fête foraine. Extraction violente d’une atmosphère aussi festive que frénétique.

L’équipe du Glazart nettoie au jet d’eau et à la javel, le sol dévasté par la nuit d’avant. Les serveurs remplissent le bar, les videurs trainent les grilles à l’entrée, les stands se déploient sur la terrasse, Léa distribue des bières, Tania colle des affiches,  Saschienne termine sa balance, Théodora s’hydrate, Velour Modular enfile sa tenue de scène, Katia m’engueule : Détend-toi sinon c’est moi qui vais te détendre. 

Le public arrive, s’installe, prend ses marques. Je ne suis déjà plus que la moitié de moi-même et pas le meilleur morceau. Il faut, saluer, opiner du chef, sourire. Tapes dans le dos, caresses, baisers, empoignades sur ceux qui sont venus et qu’on attendait, sur ceux qu’on n’attendait pas et qui sont venus.
Amour Sauvage, on y est. Après des mois à écrire sa partition, à recruter son orchestre, il me faut la laisser se jouer, me laisser porter par sa mélodie. Cette ritournelle parfaitement calibrée qui grave des tags sur les murs des loges fraichement repeints, des bleus sur mes genoux, des traces de rouge à lèvres au creux de mon cou, des paillettes sur mes joues, de la sueur sur ma nuque, du sang sur mes tempes.

Dans son couplet, il fallait entendre les disques sauter, des éclats de rire autour du babyfoot, des conversations absurdes devant le bar, de la tromperie aux toilettes, la voix orgiaque de Velour, le grincement des genoux sur la performance de Sascha Funke et Julienne.

Dans son refrain, il fallait voir la peau dorée de La Corbeille, la dance fiévreuse d’Ari de B, les bras en l’air des clubbeurs en pleine montée, les torses nus de mes petits PD se mélangeant aux T-shirt blanc manches retroussées de mes tendres lesbiennes.
Sur son final, il fallait comprendre que la magie de cette alliance s’est exercée aussi naturellement qu’une inspiration à plein poumon.

Aéroport de Montréal, moins 25 degrés. La température idéale pour expirer un bain de vapeur.
La guide, robuste, mains nues, cheveux noués avec une ficelle, laisse autour du cou, a la peau dure et l’accent québécois très prononcé. Gardez une distance de sécurité, sinon vos chiens vont s’emmêler et se faire mal. C’est pas ça qu’on veut voir aujourd’hui.

Le leader de mon traîneau est de race indéterminée, il hurle, il a soif de se dépenser comme j’ai soif d’être sidérée. La meute accélère alors que mes mains agrippent fermement l’anse en bois pour m’offrir l’illusion du contrôle. Le traîneau s’engouffre dans la forêt où seule la respiration haletante des bêtes en effort vient perturber le silence environnant.

Crépitement de cheminée. Dans ma tasse, un liquide qu’ils osent appeler café. Il y a ce mail provenant d’un nom qui me rappelle vaguement quelque chose. Dans son message, elle écrit : J’ai cherché sur le net si tu étais toujours dans l’écriture…(…) te souviens-tu de moi ? (…) Elisabeth est décédée. (…) sa sœur a retrouvé ses mots couchés sur le papier. Il y en a un pour toi. (…) si tu en as envie je te les retranscrirais.

Je pose le mug, j’enfile mon pull, ma doudoune light, mon manteau. J’enfonce mon bonnet, mes bottes, mes gants et termine sur un triple tour d’écharpe. Je fourre la clé de la chambre de 314 dans une poche accessible, descends l’étage, ouvre le dernier rempart entre le froid polaire et la chaleur du feu de bois. Le porche faiblement éclairé fait s’étaler mon ombre bibendum sur la chaussée enneigée desservant une colline surréaliste où les arbres se relient par un drap de poudreuse immaculée qu’on prendrait pour une couverture moelleuse mais mortelle. La neige absorbe le son du briquet mais pas celui de la déglutition douloureuse. Son visage m’est revenu.


Elisabeth portait dans ses mots la détresse qu’elle pensait combler en lisant mes phrasés mélancoliques. Ceux de Smoking Kills. Elle avait de ça en commun à tous ceux qui m’écrivent pour me féliciter et dont les conversations virent au soutien thérapeutique. Comme si je me devais de les sauver tous. Elisabeth avait apporté du vin rouge et du saucisson sur le quai que nous avions envahi le jour de notre rencontre, c’était un soir d’été. Elle avait espéré quelque chose je crois. J’ai plus d’une fois déçu mon monde avec courtoisie.


B.O. du #20

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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