vendredi 18 mars 2016

#22

Dans le couloir, l’odeur du cake, sorti du four, me traîne par les narines jusqu’à sa porte d’entrée sur laquelle est collée une coccinelle.  Sandrine, face radieuse, m’invite à entrer après que mes phalanges ont longtemps insisté. Sur le canapé, Irobass et sa copine, sur le sol, un petit nerveux d’à peine deux ans s’essaye au break dance. Il faudra l’enjamber souvent.
Sur la table, trônent divers amuse-gueules, tous préparés avec attention. Sandrine a le sens de l’accueil. Tabouret en bois, je m’assoie. Elle dit « J’ai lu ton blog. Comment vas-tu ? » Je réponds « Tout va très bien, j’ai juste un sens assez prononcé pour la dramaturge de pacotille. » La cuisine est petite, le balcon est immense. Le genre de proportions irrationnelles décidées par les architectes des années 70, défoncés au LSD. Ils ont pourri notre environnement sur des décennies.

On se raconte, on s’écoute, on s’esclaffe, on regarde le petit s’agiter, on lui donne une chips, puis deux, puis douze. Ça sonne, ça entre, ça se claque la bise, ça picore, ça picole et ça rigole. Le chargé de com’ de Chez Moune arrive, il n’a pas mangé depuis hier, il est frêle, il a baisé toute la nuit avec une fille rencontrée dans le métro. Ce genre d'histoire existe encore. Il semble usé mais Il nourrit son ambition avec les moyens que le club ne lui accorde pas. La notoriété d’un nightclub se résume à une histoire d’amour. Il y a l’attrait, l’engouement puis le désintérêt et enfin l’abandon. Ce qu’il faut pour faire renaître la flamme, un nouveau décor, un nouveau nom.
Anton acquiesce. Anton est frais. Anton est humble. Le nouveau directeur artistique du Moonroof a envie que la clientèle se frotte aux murs récemment repeints. Il écarquille bien les yeux lorsqu’il s’imagine déjà refouler du monde à l’entrée, booker du guest, du bien lourd. Il demande « Tu viens quand le visiter ? » Sur ce balcon, il y a nos corps frissonnants, nos clopes consumées. On refait la nuit, on a l’air franchement sérieux, on oubliera bien vite.
Les Rework s’adossent au mur. On cherche quoi leur dire pendant qu’ils cherchent des bières. Le fils de l’un d’entre eux, gueule d'ange, à peine descendu du podium du défilé Dior, cherche lui à savoir ce qu’il fout là. Ce soir, tout le monde semble chercher quelque chose. 
Sur mon téléphone, pas de message.

La barmaid de Chez Moune fait éclater un verre entre les pieds de son boss qui l’engueule sans ménagement devant un parterre de clients assoiffés. « Premier soir ? » que je demande accoudée au comptoir, ticket conso entre les doigts. Elle s’enfuie vers le fond, fouille parmi les bouteilles, revient à ma hauteur, dépose deux shots de tequila, un flacon de sel et deux morceaux de citron. Elle se penche vers mon oreille et crie : « Un pour toi, un pour moi. C'est cadeau. » Je glisse mon ticket dans ma poche arrière. On lèche nos pouces salés, on penche la tête pour faire descendre le feu, on suce le citron. Elle sourit puis disparaît. Sa ressemblance avec Eva a agité ma sympathie. Dans bien des villes, beaucoup de filles ressemblent à Eva. Il leur suffit d’être sylphide, très blonde et atrocement intelligente. C'est au Franprix Trinité que je l'ai recroisée il y a quelques semaines. Elle tenait dans ses petits bras, de bourgeoises victuailles achetées pour un pot de départ. « J’ai été élevée à bonne école… » qu’elle me dit en se dirigeant vers la caisse. 
C'est ainsi. On passe deux ans de sa vie à aimer quelqu'un, pour un beau jour, finir par lui claquer la bise au rayon frais du supermarché du coin.

Sur la piste de danse, beaucoup d'amour.
Sur mon téléphone. Pas de message. 


B.O. du #22


A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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