vendredi 6 mai 2016

#24

Table en bois, crade et branlante. Il reste quelques olives noires laissées-pour-compte par les clients précédant. Un jeune type, l’air pressé, s’empiffre d’une brochette de crevettes à la fraîcheur douteuse, tout en scrollant son téléphone. C’est un serveur, c’est sa pause. Sur ma droite, trois filles gloussent. L’une d’elle raconte son dernier rendez-vous Tinder. Comment il l’a likée, comment il l’a rincée, comment il l’a baisée, comment il l’a bloquée. L’amour 2.0.

 

Le feuillage parsemé des arbres du trottoir d’en face, laisse échapper les rayons faiblards d’un soleil de fin de journée. Il y a cette jolie fille qui me fixe et que je fais mine de ne pas voir. Je tapote sur mon clavier que Je suis arrivée, je suis en terrasse, tout en commandant à la serveuse énervée, leur bière la moins infecte. Elle a cherché longtemps avant de me répondre. Des bribes de conversations me parviennent sans que j’ai à tendre l’oreille. Des tranches de vies balancées au-dessus des houblons tièdes et que je récupère au vol pour combler l’attente.

Marie s’attable, Marie s’excuse. On doit parler fort pour se raconter, entre les rires d’à côté et la musique du dessus. Elle porte souvent ses mains à son visage, frotte ses joues, balaye ses cheveux électriques, pose ses coudes sur la table, croise les bras, se tord, s’avance, se recule, se perd dans le vide d’une pensée furtive, et réapparait en scandant un : Qu’est-ce que tu pourrais écrire pour moi ? 

J’alpague la serveuse toujours plus énervée, qui passe son cul entre les chaises rapprochées des clients affalés.  ll faut que tu saches que je ne sais écrire que sur l’intime... Deux mojitos s’il vous plait.

 

Les idées fusent pendant que le soleil s’est abandonné derrière les buildings et qu’une foule queer commence à envahir le Café de la Presse. Le doute s’est à nouveau invité dans le dialogue. Jamais je n’aurais autant rencontré d’artistes aussi proches de l’abandon. Une lutte acharnée à vouloir jouer le jeu, qu’il faut payer par le poids d’une réalité chiffrée. J’arrive à lire en eux tout le potentiel qu’il s’apprête à abandonner. Je pourrais leur offrir le rôle de leurs vies si je n’avais pas déjà le mien à jouer.

J’aimerais pas qu’on se loupe. J’aimerais que ça soit sale. Elle a dit d’accord.

 

L’étage est bas de plafond. L’humidité des vapeurs humaines imbibe le bois de la charpente sur laquelle on colle nos hanches. Une centaine de personnes est assise en tailleur, telle une classe de maternelle mignonne et docile qui attend que débute un spectacle de marionnettes. On ne voit pas grand-chose, Renaud, pimpé drag queen, m’avait pourtant bien prévenu. Mets-toi bien devant sinon tu ne verras rien.  

Perruques peroxydées, choucroutes argentées, robes éclatées. Sur les talons hauts, des carcasses gigantesques et dominantes. Derrière un maquillage exagéré, je devine la délicatesse des gestes qu’il a fallu effectuer pour gommer chaque trait d’un visage masculin. Combien de temps s’est-il déroulé, entre le fantasme et le premier coup de crayon ? Je suffoque devant la beauté et l’assurance de tous ceux qui s’assument, avec ou sans paillettes, dans leur salon ou sur la scénette.

 

L’agitation qui embaume l’atmosphère m’invite au retrait. Tout est si vivant et excessif qu’il m’extrait violemment. Il n’existe pas de moment parfait sans une once d’absence.

Le temps d’un refrain entraînant, les pensées les plus chaudes vagabondent sur les souvenirs d’un coït récent et illimité. Son cou fin dans ma paume ferme, une chevelure envahissante, un ventre moite, des cuisses qui s’écartent, une respiration haletante, une odeur de petite monnaie, un au revoir et à bientôt peut-être.

Il faudrait penser à autre chose. Je joue avec les strass. Je cherche à savoir comment je vais rentrer. Quel jour sommes-nous déjà ? Je propose une dernière bière. La serveuse est au bord du burn-out. On refait le monde en fumant comme des cons, tout en se faisant chahuter par un vigile plus petit que moi, qui veut absolument nous faire passer une ligne imaginaire. Celle par-delà laquelle il a décidé que nous serions hors de danger.


J’ai toujours été hermétique aux limites.



B.O. du #24

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


Fourni par Blogger.