mardi 1 mars 2016

#21

Le boulevard Bonne Nouvelle a vécu autant d’émotions que de retrouvailles et d’au revoir sur le quai d’une gare. Du temps où on nous laissait parcourir les derniers mètres avec tous ceux qu’on aime avant de les regarder s’éloigner à grande vitesse. Ça va toujours très vite, quelqu'un qui part.

Elle déboule dans le bar avec assurance, c’est son talent. Elle pince l’écharpe d’un air malicieux, qui sous-entend : Regarde, je l’ai mise.  Peu de gens s’accordent à merveille aux couleurs vives. Ce surprenant colorama qu’on fantasme tous de porter jusqu’à ce qu’on finisse par se pencher sur le noir pour jouer la sécurité. La puissance du bleu électrique, la douceur du cachemire. La définition ultime de son personnage.
Mon corps en retrait, bras et jambes croisés, tête penchée, cernes évidentes. Mon procès peut débuter. Sa plaidoirie assassine retrace avec précision les faits. Je reste fascinée par sa faculté d’analyse, à décrire chaque scène, retranscrire chaque phrase, exprimer chaque ressenti. La description de mon abject comportement rempli l’espace à mesure que nos verres se vident.  Sa lucidité me pousse au mutisme. Ce que j’expliquerai ne pourra être défendu. Coincée entre une vitre et son regard, je tente de m’enfuir en m’attardant sur les visages voisins. Je me suis extirpée de ce monologue en songeant à la façon dont j’ai saboté cette relation naissante jusqu’à ce que je sois rattrapée par sa clairvoyance brutale. Il y a des gens qui le font, et d’autres qui ne le font pas.

Parasitée par le filtre d’une insécurité nauséabonde et redondante, toutes les jolies phrases qu’elle avait pu prononcer dans nos moments les plus intimes, se sont retrouvées déformées, gâtées, salies. J’ai pris grand soin de ne jamais vraiment écouter, de tout transformer.
Son Tu es la plus belle âme que j’ai jamais rencontré, rabaissé au rang d’un Quand est-ce qu’elle me la fera à l’envers ? Son J’adore te faire l’amour abîmé par mon Est-ce qu’elle a aimé baiser avec lui ?
J’ai dégueulassé avec une précision chirurgicale le plus beau des Je suis si bien avec toi  par le très efficace : A partir de quel moment on se fera du mal ? Sans doute la plus réaliste de toutes mes traductions puantes.
J’ai dépensé une énergie folle à ne pas la laisser émousser la partie la plus tranchante de ma défense.

On attarde nos regards sur le corps étrange de cette femme descendant les marches du métro avec difficulté, essayant de différencier un problème moteur à un problème d’alcool. Station de métro, les gens autour. Cette rue, son agitation permanente, ses lumières éternelles, son odeur de friandises, ses clochards à bout de souffle, ses bancs toujours vides, ses bars hors de prix toujours blindés, son cinéma toujours indépendant, ses magasins interchangeables, et ses deux passantes qui se quittent. 

Je crois entendre un Tu me manques camouflé par le feutre gris de mon manteau sur lequel elle a posé sa bouche. Elle n’a pas osé le répéter lorsque son visage a fini entre mes mains, et que la larme la plus chargée s'est dissoute dans les fibres de mon gant. J’ai laissé là, disparaître en sous-terrain, la seule personne, à des kilomètres à la ronde, à être capable de m’offrir une certaine idée du bonheur, une putain d'idée du meilleur.


B.O. du #21

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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