lundi 18 avril 2016

#23

Jean boyfriend, maillot détendu, visage tiré. « Je reviens d’une mission Ikea, je suis rincée et je sens la boulette. Bienvenue dans mon nouveau chez moi ! »

Leslie improvise une table basse sur le carton du micro-ondes pendant que je pose mon cul sur une étagère Kallax en kit. Elle cherche le code wifi, me tend un tire-bouchon, propose une chaise à Wendy qui préfèrera rester sur le coin du lit qui occupe une bonne partie de la pièce principale.

 

Leslie se marre, même dans l’adversité. De cette nuit où elle a décidé de mettre fin à une histoire d’amour de 7 ans, elle conclura « C’est la première fois que je quitte quelqu’un pour personne.»

Je lui dis que je sais, que je comprends, que je l’ai fait il y a bien longtemps. Partir pour soi-même, n’avoir personne à détester. Quitter le confort pour se mettre minable. Se réapproprier toute la place du lit et n’avoir aucun compte à rendre. Ne plus attendre, ne pas donner pour se complaire voracement dans l’individualisme. La frontière est fine entre égoïsme et liberté.

Elle l’a donc fait. Niquer 7 ans de pression sociale à se goinfrer du poulet dominicale de la belle famille, à assister aux mariages de ses copines en robe noire, bleue ou blanche, dos nus, jambes fendues, pluvieux, ensoleillés, mitigés ; à repousser le moment de tomber enceinte ; à se justifier de ne pas l'être encore; à organiser dès le mois de février, les vacances d’été avec la même bande de potes connue sur les bancs du lycée ; à revivre les mêmes apéros sous le rire énervant de Virginie, l’humour de merde de François et la radinerie de Michelle ; à vivre l’excitation par procuration dans les récits de ses copines célibataires.

Leslie est sensible, Leslie est tactile. C’est lorsqu’elle s’accroche à mon bras que je ressens l’épuisement généré par le marasme qu’exige la conquête de sa liberté. Wendy qui n’a pas vécu l’ombre d’une histoire d’amour depuis 3 ans, se demande si c’est la bonne décision, tandis que Célia, engagée depuis toujours, fantasme sans broncher, sur la démence destructrice de notre amie.

 

J’encourage à coup d’envolée lyrique sa liberté, je trinque à ses futures aventures, je la pousse au vice, je lui décris le cratère amère de doutes et de solitude vers lequel elle glissera.

« Le dimanche sera ton ennemi. Mais, il y aura… Les rencontres inattendues des soirées où tu ne voulais pas aller. Les baises sales et sans lendemain où seule l’odeur d’un parfum inconnu sur ton oreiller te rappellera la cause des bleus sur ta cuisse. Tu passeras pour une salope, une fille malsaine, perdue, instable. On t’inventera une réputation qu’on racontera dans les diners tièdes entre le plat et le dessert. Tu seras jugée ou admirée. Tu seras tantôt formidable, tantôt diabolique. Maintes fois tu penseras aimer à nouveau, maintes fois tu te tromperas. Tu voudras la passion, tu trouveras la folie. T’auras souvent froid, tu te sentiras souvent seule, mais tu te sentiras vivante. »

 

Amin, l’adorable, barbe douce, monte sur scène, court vers moi. Ses yeux sont injectés de sang alors qu’il raconte « C’est la guerre civile dehors ! Personne ne peut entrer ni sortir. Je viens de me faire gazer par les CRS. ». Vendredi soir, le Gibus et tous les commerces de la rue sont pris en otage par la haine des casseurs de la Nuit Debout. S’est alors faufilée par l’entrée, la part des anges du chaos.

 

La musique raisonne sur une piste à moitié vide sur laquelle dansent mes amis proches. Je ne suis pas vraiment saoule et plus que consciente. Je choisie de cumuler les débâcles pour ne pas avoir à y revenir. Elle m’a offert l’occasion d’en finir, en déboulant avec sa véhémence habituelle, évoquant un énième constat nombriliste et alarmiste auquel je n’avais plus la force d’apporter d’attention. Quelle heure était-il déjà lorsque j’ai cessé de me contenir ? Bien trop tard dans la nuit, bien trop tard dans l’histoire.

J’ai hurlé fort, le regard noir, entre le dancefloor et le fumoir. Il n’existe pas de bonne manière pour dégonfler les égos. J’ai cessé de croire que le talent pouvait excuser l’attitude.


Il a fallu que je marche sur la montagne de déchets et de verres brisés de la rue du faubourg du Temple pour comprendre que cet échec, à défaut d’avoir une date, porterait aussi un prénom.



B.O. du #23


A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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