lundi 6 juin 2016

#25

-T’es vraiment qu’une conne !

Et tout son corps roule jusqu’au recoin le plus éloigné du lit king size. Aller plus loin serait tomber. La nuit est bien entamée lorsqu’elle commence à bouder et que j’en oublie aussitôt la raison. Je sens qu’elle teste, avec parcimonie, de par ses mots, jamais les mêmes, de par ses gestes, souvent les mains, le chemin que je voudrais bien faire prendre à cette relation. Un mois et demi que nos corps nous poussent à nous retrouver à l’excès, dès que l’alcool fait s’engluer notre raison, comme fait exprès. Textos de début de soirée: T’es où ? Je suis là. Qu’est-ce que tu fais ? Je danse. J’ai envie de toi. Rejoins-moi. J’arrive.

 

Elle se veut désincarnée mais il n’y aucun attrait à baiser un corps vide, à moins de n’avoir rien à offrir, rien à demander, Je dépense pourtant une énergie folle à ne pas vouloir découvrir l’énigme de son regard noir, les traumatismes éclatants de son corps frêle ou les petites entailles que parsème son âme à chaque coup de reins.

Je glisse sur le lit jusqu’à ce que mes seins rencontrent son dos. L’entoure de mon bras le plus tatoué, le plus dévoué, mordille son épaule, embrasse son cou, invente quelques bruits rigolos pour désamorcer sa colère. Elle fait genre, puis elle pouffe, attrape ma main, embrasse mes doigts, le silence est rompu, le contrat tient toujours. Je devrais pouvoir être une conne encore quelques temps.

 

Pendant qu’on admire la Seine se prendre pour une marée montante, et que le zouave du pont de l’Alma a de l’eau jusqu’aux couilles, ça se la joue Robert Doisneau sur Instagram. Le parisien ayant échappé à la rafale de novembre dernier, se délecte d’être resté en vie sans se plaindre, vraiment c’est possible, et se découvre photographe prolifique et poétique. Je le vois, essayer de détecter la moindre parcelle de beauté sur un monticule de merde. Pas de soleil, pas de transport, pas d’essence. On meurt électrocuté dans ses parcs, alors que ses terrasses se vident et qu'on danse dans ses festivals boueux. Le parisien devient le champion du monde du hashtag positif, fasciné par ce déluge sur lequel il n’a aucune emprise. Le parisien n'en a plus rien à foutre.

 

C’est ce constat que l’on fait avec Grégoire, en sirotant ce verre de vin à dix euros. On déguste le prix autant que la gorgée.  Il me parle de fatalisme, de lâcher prise. Il débute sa tirade sur la difficulté d’être nous, trentenaires sans rêves. Sans rêves et sans thunes. Sans thunes et sans ambition. On paye le bonheur insouciant de nos parents. Qu’il marmonne en s’étirant sur sa chaise. Il desserre sa cravate, déboutonne le col de sa chemise, décoiffe sa mèche gominée, attrape une cigarette dans son paquet écrasé, l’allume et dit avant d’expirer longuement : Maintenant que le vieux est mort, c’est mon tour je présume.

 

Grégoire vient tout juste d’enterrer son père. Banderoles de baratineurs sur couronnes de fleurs de ceux qui semblent le regretter. Raciste, fasciste et tout un tas d’autres trucs qui se finissent en phobe. Trop coûteux à graver en lettres dorées sur une pierre tombale qu'on n'ira jamais visiter. Grégoire s’en veut d’avoir pleuré ce connard sous prétexte d’être le fruit d’un coït qui a pris. 

Le cliché de l’enterrement sous la pluie, c’est surtout ça qui m’a fait chialer tu sais... Et toi ton père, comment est-il ?

Tête penchée, rictus gêné.

Mon père n’est pas mort mais c’est tout comme.

- N’espère pas t’en tirer avec une punchline fermée. Insiste-t-il

 

Alors je cherche. Je cherche à me souvenir. Comment il était, ce qu’il dégageait. Il m’a laissé son charme, son humour, sa carrure et son nez.  Il a pris grand soin d’emporter le reste. Je crois le voir parfois au détour d’une rue, sur le quai du métro, que j’aille bien, que je sois mal. Il apparaît parfois, ici et là, jusqu’à ce que je me rappelle que seuls les fantômes peuvent venir vous hanter. Les vivants eux, se contentent d’être absent.

 

Grégoire se lève soudainement, engloutit à toute vitesse son ballon de rouge, jette un billet sur la table et s’esclaffe :

Regarde, j’ai piqué des galets à l’enterrement. Viens on va faire des ricochets sur la Seine.




B.O. du #25



A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


Fourni par Blogger.