vendredi 27 octobre 2017

#29

Elle s’agace de ce temps qui s’étire comme s’il suffisait d’implorer une horloge pour en contrôler la tocante. Sous son bureau, sa jambe droite nerveusement agitée révèle à qui la regarde une certaine impatience qu’elle tente pourtant de contenir en mordant fort l’extrémité de son pouce pour provoquer un point de compression aussi douloureux qu’apaisant.

 

Le nom de son boss s’affiche en gras sur le téléphone. Un raclement de gorge et une inspiration profonde suffisent à recentrer sa pensée et stopper ses tremblements. En quelques clics, elle retrouve le fichier auquel il fait référence, parcours à toute vitesse des centaines de lignes chiffrées et brode une petite fiction sans conséquence, que c’est bien qu’il appelle parce qu’elle était justement en train de réfléchir à cette problématique qui de toute façon n’obtiendrait de solution que lundi matin, au retour de Claudine, ce qui lui laissait en réalité tout le loisir de subir les manifestations physiques de la monté de son anxiété, la plus fantastique de toute, celle du premier rendez-vous.

 

De son sac, elle sort une trousse conséquente qu’elle coince sous son bras en se dirigeant vers les toilettes  les plus au fond qu’elle juge plus adaptées à un rapide rafraîchissement. Grand miroir et lumière douce avec même de la place pour danser. Avec le papier triple épaisseur enroulé autour de ses doigts, elle absorbe l’excès de sébum au niveau du front et du nez. Elle tire la langue plusieurs fois puis enchaîne sur une gymnastique faciale espérant faire disparaître de profondes cernes qu’elle met encore sur le compte de la fatigue pour nier l’évidence d’un visage qui tend à s’affaisser, avec dans le fond toujours l’espoir que tout se remette en place. Elle étire la peau de son cou, relève la tête, inspecte ses pores, retire quelques points noirs disgracieux et s’étonne d’une pilosité naissante à la base du menton. C’est sûr, elle le sait, elle va s’obséder des jours entiers sur ces poils venus de nulle part, croyant à tort que tous ses interlocuteurs l’ont remarqué bien avant elle, se rappelant après coup un ou deux visages crispés.

 

Elle vide sa trousse dans l’évier pour retrouver plus facilement sa pince dorée avec laquelle elle arrache tout et redéfini le contour de ses sourcils une dernière fois. Pommettes poudrées, paupières charbonneuses, elle se recule pour mieux replacer les bretelles de son nouveau soutien-gorge et inspecter son allure générale qu’elle juge acceptable après avoir passé plus de huit heures le cul posé sur sa chaise ergonomique à faire mine de pas crever d'angoisse. Question cheveux, il n’y a rien à faire, elle a abandonné depuis longtemps l’idée de maîtriser le volume de ses boucles folles.

 

C’est là que la temporalité s’affole. La dernière demie heure qu’elle n’a pas vu venir pourtant si pressée d’y être s’affiche à présent sur toutes les horloges de France. Le vent soudain provenant d’un croisement de rue assèche la sueur de son front née d’une course affolée. Elle s’évente de la main sans parvenir à recouvrir un rythme cardiaque standard devant les portes du wagon qui vomit par grappes ses voyageurs épuisés. Elle bénéficie du temps de trajet pour regarder une dernière fois les photos de la fille qu’elle court rejoindre, se met à relire leurs récents échanges qu’elle a laissé prendre une tournure intime pour peu qu’on la fasse rire. Cette rencontre virtuelle réveille son palpitant, fait bouillir son imaginaire, la pousse à sourire bêtement au retour d’un message et sentir se gorger de sang, tout un circuit de veines cachées, presque oubliées.


« Je suis arrivée. »


Sa main moite glisse le long de la barre en acier, elle tachycarde. Dans quelques minutes vont s’associer d’un bloc tous les morceaux séduisants qu’elle a récoltés au fil des semaines. Les mots frappés, le timbre d’une voix, les contours androgyne d’un visage.

Pour éviter de croiser les regards des autres passagers qui décèlent à son corps branlant, une dangereuse panique, elle se met à compter le nombre de stations qui les séparent, lire les affiches publicitaires, bloquer sur la poésie bon marché, fixer le lino crasseux, déchiffrer les tags griffés au couteau sur les portes, constater avec stupeur l’usure de ses pompes pour finir par tomber nez à nez avec son propre reflet dans la vitre assombrie des portes qui se rabattent avec fracas.

 

Elle sait pour l’avoir déjà vécu que s’en est déjà fini de cette exaltation. Ce moment finira par se mélanger aux rêveries, aux vagues sensation de déjà-vu. Elle cherchera à revivre sans jamais y parvenir, toute l’intensité d’un ventre qui se noue par le biais d’une simple pensée, sans en toucher deux mots aux fidèles pour n'en trahir aucune bribe. Elle se remémorera les détails insignifiants, le parfum d’un espoir basé sur le mystère qu’elle s’apprête à lever non sans regret au premier « Bonjour » prononcé. 

Ce qu'il faut de courage pour aller au-delà.


Tout s’arrête en fait sous l’arche art déco qui surplombe le bar au fond duquel elle reconnait ce qu’elle pense être son rendez-vous, bras tendu, sourire sincère, cocktail bien entamé, 

« Bonjour. »

 

 

 

B.O. du #29



lundi 19 juin 2017

#28

Elle porte cette longue robe bleue qui emprisonne l’air lourd de l’été précoce à chaque enjambée. Je l’observe se presser de monter cette petite colline ensoleillée depuis laquelle j’agite les bras pour lui indiquer ma présence. On s’agace déjà d’hésiter entre une accolade consensuelle et un baiser dont l’érotisme se propagerait dans tout le parc comme une onde qui raviverait le vert de l’herbe et dresserait les sexes tranquilles.

Elle s’agenouille pour étaler sur la couverture des choses facile à manger en vantant leurs qualités nutritionnelles. Nos index se frôlent autour d’un gobelet que je lui tends et que je manque de lâcher, toujours gênée par les contacts inopinés. On trinque à l’absurde, on étale nos jambes, on se félicite de l’emplacement. La décence m’empêche de peser sur elle et de l’avaler entière. Je lis dans son regard qu’elle dévoile en ôtant ses lunettes de soleil pour en frotter les verres avec le bas de sa robe, qu’elle ne se donnera pas facilement mais l’entrecuisse qu’elle m’offre à voir promet l’inverse.

Délirium de flashs tendancieux sur le récit de sa semaine. Il me tarde de la faire taire, d’éteindre son assurance en l’immobilisant par les poignets qui s’agitent pour l’heure à chaque fin de phrase ou pour ponctuer l’importance d’un fait. J’acquiesce gentiment sur sa faculté à vivre pleinement les aventures inédites de sa vie, encore épargnée par l’ennui qu’elle sentirait de toute façon poindre et qui la ferait changer de cap sans complaisance. C’est ce qui la rend aussi attirante qu’effrayante.

Son lâcher-prise ne sera offert qu’à une poignée d’élus et jusqu’à notre dernier souffle il faudra nous glorifier de nous être choisies, chérir tous les instants où nos peaux parleront un langage qui échappe à l’entendement.
Je n’y tiens plus. Elle est de celle qu’il faut maîtriser sans permission au risque de ne pas être digne d’intérêt. Par ma main qui serre ferment sa cuisse j’invoque un départ. Elle relève ses cheveux vers le haut pour aérer sa nuque, marque une pause pour évacuer la tension puis rassemble ses affaires, se lève, sourire craintif, aussi muette qu’un condamné résigné à la potence. Comme à son habitude, elle entame une marche solitaire et déterminée, me laissant ainsi tout le loisir de contempler la partie la plus à même d’être croquée en premier.

Les fenêtres de l’appartement ont été baissées pour conserver la fraîcheur nocturne. Sur mon lit, les plis d’un simple drap fin qui recouvre l’ensemble rappellent une œuvre de Christo. La pression du jet qui se déclenche à l’instant précipite mon désir. J’écarte le rideau de douche pour la rejoindre en évitant le contact désagréable du tissu mouillé. Son dos est courbé, son cul en évidence. Elle règle la température en poussant de petits cris dès le seuil de tolérance atteint. Une noix de gel dans le creux de ma main suffit à faire mousser l’entièreté de son corps qu’elle colle contre le mien dans le but de me faire râler puis arrose nos langues qui se rencontrent enfin. Je la presse contre mon torse et frotte énergiquement toutes les parties accessibles.

C’est son silence qui autorise. Il déclenche officiellement le rôle qu’elle m’accorde à avoir sans déborder du cadre sous peine d’une remontrance autoritaire. Moment privilégié de mes doigts serrant son cou où je suis maître de l’emprise. Dans son regard apeuré, sa confiance vacille. J’attends un peu, quelques secondes, la priver d’air, lui rappeler sa nécessité, sa valeur. Privés de ça, nous ne sommes plus rien. Maintenant !

Elle sort de la salle de bain en sautillant pour arriver la première sur le lit, encore mouillée, enroulée dans sa serviette. Je prends le temps de me recoiffer, enfile un maillot et un slip pour garder un minimum d’ascendant sur celle qui n’a déjà plus rien à cacher.

Allongée sur le dos, jambes écartées, je la regarde passer au-delà du mot belle.



B.O. du #28

A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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