lundi 22 janvier 2018

#30


« Abandonnez toute espérance, vous qui entrez ici."


Sitôt les portes coulissantes du wagon refermées sur le dernier passager, des combats silencieux se déroulent sur les barres en acier. Les extrémités se touchent puis s’évitent dans un mouvement de recul brusque. A tout prix, s’arranger pour éviter le contact et la moiteur de nos semblables. Épaule contre épaule, menton contre nuque, poitrine sur omoplate. Le mohair s’effrite sur la laine du voisin quand le mélange des parfums finit par n'en former plus qu’un.

Ma kinésphère s’alerte d’une proximité suffocante et indésirable que ma cervelle tente d’apaiser en troquant la masse molle des travailleurs contre la réminiscence d’un épiderme plus volontaire aux fluides encore stockés sous mes ongles ou les fibres distendues du drap-housse.

 

A chaque station, ça monte et ça descend, ça se déplace dans un jeu de pupilles mirobolant où chacun tente de ne pas croiser le regard de l’autre pour n’avoir aucun mot à échanger et surtout, oui surtout, nous laisser tout le loisir de resté focus sur notre évasion personnelle. Où partez-vous donc le menton baissé par la contrainte de votre quotidien ?

J’observe ces gens s’évader en inventant des scénarios qui trouvent leurs inspirations dans le chaos de mon vécu. On peut chercher mille raisons à un sourire persistant sur une tête légèrement penchée, la seule qui prévaut amorce les palpitations d’une histoire naissante. Il faut la voir, cette ingénue concentrée sur son smartphone à chercher les mots, les effacer et se satisfaire d’une réponse qui écrase tous les petits malheurs et le moisi des jointures de son siège.

 

« Tous les mots que je tais finissent dans mes mouvements. » Sa phrase me revient à la monté d’un escalier jonché par les débris des consommateurs de crack et cela sans rapport aucun si ce n’est la toxicité qu’on sera bien en vaine de s’éviter à trop nous frotter avec intensité, encore inapte au bonheur, bien trop habituée par le sombre confort de nos pertes moroses et incapable de se noyer à nouveau dans le débat stérile d’un futur impossible. Il y est vrai qu’une fois son buste tendu par son incandescente énergie qu’il m’a fallu contenir par une tempérance appuyée à la seule force de mes phalanges, c’est le silence qui a primé.

 

Ce sont bien les fantômes de vos nuits de torpeurs qui occupent toutes vos pensées une fois sagement callés dans la locomotive de votre routine. Ce sont bien les projets de faire battre vos poitrails à l’unisson qui vous force à vous lever alors que tout ce qui raisonnera dans vos chambres c’est la rythmique décousue de leurs claques sur vos culs.


Chaque lundi matin en remplace un autre avec un arrière-gout de déjà-vu comme on passe de victime à bourreau, de la désillusion à l’espoir, de l’excitation à l’ennui avant de raviver sa curiosité pour enfin percuter, les premiers collègues croisés, qu’il faudra tout de même songer à changer les draps.



B.O. du #30



A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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