mercredi 20 mars 2019

#32


Elle dort.

J'en mets du temps à essayer de chiffonner cette histoire, pourtant très attirée par cette habitude du précipice forcé. Un temps anormalement long. Un temps taré. Un temps tellement crétin qui nie la tocante de ce qu’il convient de faire sur un début de relation. Se lier à toute berzingue n’a rien de convenable. On le sait pour l’avoir déjà jugé nous-mêmes. La bêtise n’échappe à personne.

Une attache forte et irraisonné n’était plus un sujet, pas même un fantasme. On me l’aurait raconté que j’en aurais pouffé. Souriant par devant de la niaiserie de l’histoire, la jalousant quelque peu tout en la réfutant en silence. Bien que seule, dormir par habitude à la droite du lit et ne plus penser à la vie des autres.

Sur les applications de rencontre, au kilomètre la connerie s’étale. Attendre le bon moment pour répondre sur ce ton débonnaire qui fera mouche. S’en foutre, ne pas douter même en pyjama, rester intouchable, l’air de plus y croire, swipper avec retenu, matcher sans converser pour bien cacher sa faim. Machinalement, à toute heure, chercher sans regarder, regarder sans chercher. Pourquoi pas. Non. Jamais de la vie. T’as vu sa gueule. Trop belle pour moi. Si jeune. Très loin. Duckface en rafale. Trouple. Domina. Sans photo. Pas dans le mood. On verra demain. Dormir à la gauche du lit pour créer de l’inédit.

J’ai rien compris. Échanges furtifs puis décousus, distants, presque satisfaite j'en étais, de cette routine confortable. Je me suis décrite, encore, elle a cherché les atomes crochus, encore. Banalités tapotées du bout des pouces. Il faut encore narrer sa vie, éviter d’en dire trop, faire en sorte que ton métier ne te définisse jamais et masquer la lassitude de tous ces déjà-vus. L’erreur est souvent commise. La vérité se cache dans le rire, c’est ce qu’il faut déclencher. A tout prix l’entendre.

Avant de la voir, mon corps s'est manifesté. Un mal de bide pas possible, annonciateur des grands rendez-vous. Je me suis recoiffée mille fois à m'en graisser la mèche, j’ai trompé les imperfections sous un fond de teint bon marché, rangé le complexe majeur sous un pull ample, je lui ai laissé le choix du bar pour anéantir mon besoin inextricable de contrôle et tuer une bonne fois pour toute un schéma dévastateur qui m’a porté si près du gouffre. Un pas de plus aurait suffi.

Elle est assise. Elle sirote un cocktail à la paille en plissant les yeux. Ses gestes sont lents et sa parole précise. Les mots sont justes, élégants et francs. La pensée folle et fiable. Elle a l’allure calme de ceux qui peuvent vous sauter à la gorge à tout moment, conscients du désastre que cela engendrerait. Son regard est frondeur et conquérant tandis que je sens remonter à la surface ses parties les plus meurtries. Son oxydation a la même odeur que la mienne.
Elle a tendu sa main et son rire a retenti. J’ai oublié l’heure et les visages autour quand j’ai commencé à recoller les morceaux de toutes celles d’avant qui m’ont amené à l’aimer elle. On ne se lie pas par hasard, après tant d’années, on n’y risque même plus. Il y a la part que les autres ont laissé en nous. Des pièces éparses et distinctes qui font un tout.

Elle s’éveille et moi avec.


B.O. du #32


A PROPOS

Figure pluridisciplinaire de la nuit parisienne queer depuis une dizaine d’années, Juncutt organise sa première soirée en 2005 et rejoint le collectif Barbieturix avec lequel elle organisera les soirées « Clitorise » et « Better Fucking Girls » à la Flèche d’Or et au Social Club.

Elle dépeint pendant 5 ans, ses aventures nocturnes sur son blog « Smoking Kills », critique satirique et mélancolique et tourne en parallèle le « documentaire » à épisodes, intimiste et doux dingue « You Should Be Me ».

Maîtresse de cérémonie de la GASTON Queer Clubbing qu’elle organise avec Vainui de Castelbajac entre 2013 et 2015 ainsi que des PIMP MY GASTON au nuba.


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